LE DELUGE

 

 Jupiter ne se contenta pas de la perte de Lycaon pour épouvanter le reste des Hommes :  mais, parce qu'ils étaient tous criminels, il résolut de les exterminer par un Déluge universel.

 

Une partie des Dieux approuva la résolution que  Jupiter avait prise d'exterminer le Genre Humain, et  ceux qui furent de son sentiment, ajoutèrent de nouvelles raisons pour allumer encore davantage son courroux. Les autres Dieux se contentèrent de se déclarer pour son avis: mais la perte du Genre Humain parut également sensible à toute l'Assemblée. On demanda à Jupiter ce que deviendrait le Monde, lorsqu'il ne serait pas habité? Qui offrirait alors de l'encens sur leurs autels? S'il livrerait la Terre à la merci des Bêtes féroces? Le Souverain des Dieux fit cesser leurs demandes et leur inquiétude, en leur promettant qu'il aurait soin de tout, que la Terre serait repeuplée, que ses nouveaux habitants seraient bien différents de ceux qui les avaient précédés, et que leur origine même aurait quelque chose de merveilleux. Prêt à lancer ses foudres sur la Terre, il craignit que tant de feux allumés de toutes parts, ne parvinssent jusqu'au ciel, et n'embrasassent les voûtes sacrées. Il se ressouvint qu'il était écrit dans le Livre des Destinées, qu'un jour la Mer, la Terre, et le Ciel même seraient en feu, et que tout l'Univers périrait dans un embrasement général. Il change de résolution: il quitte les foudres que les Cyclopes venaient de forger ; et pour punir les hommes, il forme le dessein de les ensevelir sous les eaux, en faisant tomber des torrents de pluie de toutes les parties du Ciel. Il renferme sur-le-champ dans les antres d'Éole, l'Aquilon et les autres Vents qui écartent les nuages, et ne laisse en liberté que le Vent de Midi. Le voilà d'abord ce Vent impétueux, qui vole avec ses ailes mouillées, le visage couvert d'un nuage épais et obscur, et la barbe chargée de brouillards. Les nuées assemblées sur son front, font couler l'Eau de ses cheveux, de ses ailes et de son sein. Les eaux qui tombent du Ciel ne suffisent pas à Jupiter irrité; Neptune son Frère vient à son secours, et lui prête ses ondes. Il rassemble tous les Fleuves dans son Palais, et leur tient ce discours: “Un seul mot va vous faire entendre mes ordres. Ouvrez vos sources, donnez un libre cours à vos eaux,  que rien ne les arrête. ” A peine le Dieu de la Mer avait proféré ce peu de paroles, que tous les Fleuves partirent; et ayant lâché les digues qui retenaient leurs eaux, elles commencèrent à couler avec impétuosité. Neptune lui-même frappe la Terre d'un coup de son trident; elle en est ébranlée, et l'Eau sort en abondance de ses gouffres les plus profonds. Les Fleuves débordés inondent la Terre, entraînent Blés, Arbres, Troupeaux, Hommes, et renversent également les Temples et les Maisons. S'il se trouve quelque Palais qui résiste à l'impétuosité du torrent, l'Eau le couvre entièrement, et les Tours mêmes demeurent ensevelies sous les ondes. Déjà la Terre et la Mer étaient confondues: Tout était couvert d'Eau, et l'Océan n'avait plus de rivages. L'un cherche un asile sur une Montagne, l'autre se jette dans une Barque, et rame sur les lieux mêmes qu'il venait de labourer. Celui-ci navigue sur ses moissons, ou sur son Village inondé. Celui­là trouve un poisson au sommet d'un arbre. Si par hasard on veut jeter l'ancre, elle s'attache dans un pré, les Vaisseaux voguent sur les vignes: les monstres de la Mer reposent dans les lieux, où les chèvres paissaient auparavant; les Néréides sont étonnées de voir sous les ondes, les Bois, les Villes et les Maisons. Les Dauphins habitent les Forêts et ébranlent les arbres avec leurs nageoires; les Loups nagent pêle-mêle avec les Brebis; l'onde entraîne les Lions et les Tigres; la force des Sangliers, ni la vitesse des Cerfs ne peuvent les garantir du naufrage; les Oiseaux fatigués, après avoir cherché inutilement la Terre pour s'y reposer, se laissent tomber dans l'eau; l'inondation avait déjà couvert les Montagnes, et les lieux les plus élevés étaient submergés. Une partie de ceux qui s'y étaient retirés étaient ensevelis sous les vagues, et ceux que l'onde avait épargnés périrent par la faim.

 

     Neptune calme les flots irrités, et ordonne à Triton de sonner de sa conque pour faire rentrer la Mer dans ses bornes et les Fleuves dans leurs lits. Deucalion et Pyrrha se sauvent seuls du Déluge.

 

 La Phocide, qui est entre l'Attique et la Béotie, était autrefois un Pays fertile; le Déluge la confondant alors avec la Mer, n'en fit qu'un vaste champ couvert d'eau. Dans cette contrée est une Montagne qui s'élève jusqu'au Ciel, et dont les deux sommets sont au-dessus des nuages: son nom est le Parnasse. Là s'arrêta la petite Barque qui portait Deucalion et sa Femme. C'était le seul endroit que les eaux eussent épargné. Dès que Deucalion y fut arrivé, il offrit ses hommages aux Nymphes Corycides, aux autres Divinités de cette Montagne, et à Thémis qui y rendit alors ses Oracles: car il n'y eut jamais d'homme plus juste ni plus équitable que Deucalion, ni de Femme plus vertueuse, et qui eut plus de respect pour les Dieux que Pyrrha. Jupiter voyant tout l'Univers submergé, et que de tant de milliers d'Hommes et de Femmes il ne restait que ce couple pieux, ordonna à l'Aquilon de dissiper les nuages. Dès que le temps fut devenu serein, la Terre commença à se découvrir: la Mer irritée se calma; Neptune, quittant son trident, apaisa les flots, et ordonna à Triton de paraître sur les ondes avec son habit de pourpre, et de sonner de sa conque pour faire rentrer les flots dans la Mer, et les Fleuves dans leurs lits. Cette conque est une espèce de trompette recourbée, qui va toujours en s'élargissant. Elle se fait entendre du milieu de la Mer aux deux extrémités du Monde. Dès que Triton eut donné le signal, toutes les Eaux de la Mer, et celles qui étaient répandues sur la Terre, l' entendirent, et se calmèrent; la Mer commença à avoir des rivages, et les Fleuves coulèrent dans leurs lits; les Montagnes parurent sortir de la Terre, la Terre elle-même se montra peu à peu, et semblait s'élever à mesure que les eaux s'abaissaient. Les Arbres longtemps cachés sous les flots, firent enfin paraître leurs têtes dépouillées de feuilles et chargées de limon: lorsque Deucalion aperçut la Terre entièrement déserte, dont un profond silence rendait le spectacle encore plus affreux, les yeux baignés de larmes, il parla ainsi à Pyrrha: “ 0 ma Sœur! ô mon Epouse, qui êtes seule restée de toutes les Femmes; le sang et le mariage nous unirent autrefois; aujourd'hui nos communs malheurs doivent nous unir encore davantage. De quelque côté que le Soleil jette ses regards, il ne voit que nous deux sur la Terre; le reste est enseveli sous les eaux, encore notre vie n'est­elle point en sûreté; les nuages répandus de tous côtés m'épouvantent. Infortunée, que deviendriez-vous, si vous étiez échappée seule et sans moi de ce naufrage universel? Comment pourriez-vous calmer vos ennuis? Qui pourrait vous consoler dans vos malheurs? Pour moi, je puis vous l'assurer, ma chère Épouse, je n'aurais pas survécu à votre perte, et les mêmes eaux qui vous auraient engloutie, m'auraient servi de tombeau. Que je souhaiterais de posséder le secret de mon Père Prométhée! et de pouvoir réparer le Genre Humain, en animant, comme il fit, un peu de Limon! Nous sommes restés seuls de tout ce qui respirait dans l'Univers: les Dieux l'ont ainsi voulu; seuls nous faisons voir qu'il y a eu des hommes sur la Terre. ”

 

     Deucalion et Pyrrha repeuplèrent la terre en jetant derrière eux des pierres, de la manière que Thémis, dont ils avaient consulté l'Oracle, le leur avait prescrit.

 

   Ce Discours leur arracha des larmes; résolus d'implorer le secours du Ciel, et de consulter les Oracles, ils allèrent sur les bords du Céphise, dont les eaux, quoi qu'encore troubles et chargées de limon, coulaient dans son lit ordinaire. Après s'être purifiés en répandant de l'eau de ce Fleuve sur leurs têtes, et sur leurs habits, ils tournèrent leurs pas vers le Temple de Thémis. Le toit en était couvert d'une mousse bourbeuse et puante, et ses autels étaient sans feu. A peine eurent-ils touché les degrés du Temple, qu'ils se prosternèrent à terre, et pleins de respect et de frayeur ils les baisèrent en adressant leurs vœux à la Déesse. Si les Dieux, dirent-ils, se laissent fléchir aux prières des mortels; s'ils ne sont point inexorables, apprenez-nous, Thémis, de quelle manière nous pourrons réparer le Genre Humain; et soyez sensible à la désolation où l'Univers est réduit. La Déesse touchée de cette prière rendit cet oracle: Sortez du Temple, voilez­vous le visage, détachez vos ceintures et jetez derrière vous les os de votre Grand-Mère. Étonnés de cet oracle, et ayant gardé pendant longtemps un profond silence, Pyrrha prend enfin la parole, disant qu'elle refusait d'obéir à l'ordre de la Déesse. Elle la prie en tremblant de lui pardonner, si elle n'ose troubler les mânes de sa Mère, en jetant ainsi ses os. Cependant ils examinent attentivement les paroles ambigües de l'Oracle, et cherchent à en découvrir le sens. Enfin, Deucalion calma par ses paroles l'inquiétude de Pyrrha. Ou je suis bien trompé, dit-il, ou les paroles de Thémis ont un autre sens: cet oracle n'ordonne rien de criminel; notre Mère, c'est la Terre, et ses os sont les pierres qu'on nous ordonne de jeter derrière nous. Quoique ce discours eût ébranlé l'esprit de Pyrrha, elle doutait encore si c'était là le véritable sens des paroles qu'elle venait d'entendre, tant cet oracle leur laisse d'incertitude. Mais quel danger y avait-il à l'éprouver? Ils sortent du Temple, se couvrent la tête, défont leurs ceintures, et jettent derrière eux des pierres, de la manière que Thémis le leur avait prescrit. Ces pierres, (qui pourrait le croire, si l'Antiquité n'en rendait témoignage?) commencèrent à s'amollir, à devenir flexibles, et prirent une nouvelle figure: et comme elles n'avaient déjà plus cette dureté qui leur est naturelle: on les vit croître; de sorte qu'on y apercevait, quoique confusément, quelque ressemblance avec des hommes; telle à peu près est celle qu'on remarque dans une statue de marbre, que le ciseau a commencé à tailler; mais qui n'est encore qu'ébauchée. Ce qu'il y avait d'humide et de terrestre dans les cailloux fut changé en chair; les parties les plus dures et les plus inflexibles devinrent des os; leurs veines ne changèrent ni de forme ni de nom. Ainsi dans peu de temps, avec le secours des Dieux, les pierres que Deucalion avait jetées, formèrent des Hommes, et celles de Pyrrha, des Femmes. C'est de là que vient cette dureté qui fait le caractère de l'Homme, et cette force pour soutenir le travail: notre conduite découvre assez notre origine.  

 

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