Arena et circenses

                                                  Aspects politiques et religieux

 

 

Introduction : Les Jeux du cirque – la décadence de la civilisation romaine ?

 

         « Duas tantum res anxius optat : Panem et Circenses », telle est la violente diatribe adressée par Juvénal à l’encontre du peuple romain, un véritable cri républicain en pleine apogée de l’Empire. La Révolution, elle aussi, a eu en horreur l’image du peuple échangeant sa liberté contre des jeux, des divertissements, et du pain : l’éducation du peuple devint ainsi dans la jeune république française une priorité nationale. Qui n’a pas en tête l’image de l’empereur triomphateur qui, à l’occasion de jeux le célébrant, se montre à la foule qui l’acclame, pendant que du pain est distribué en masse au peuple romain, avili et docile ? Ainsi le grand peuple romain aurait renoncé à sa fierté, préférant le parfum du sang et de la mort. La grande cruauté des spectacles romains  frappe encore notre imaginaire, surtout - héritage chrétien oblige - ces multitudes de chrétiens jetés aux fauves, morts pour leur foi, morts en « martyrs ». Mais qu’en est-il vraiment de ces spectacles pour la plupart sordides ? Traduisent-ils une véritable volonté d’avilir un peuple ? En quelles occasions furent véritablement organisés les jeux ? Faut-il attendre l’avènement du christianisme pour qu’un soupçon d’humanité fasse surface dans la Ville Eternelle et dans l’Empire ? La société romaine dans sa structure et son mode de fonctionnement suscite encore chez les historiens, deux mille ans après, de nombreuses interrogations.

 

La Place centrale des jeux du cirque dans la cité sous l’Empire

 

 

L’Empereur assiste aux jeux. (Base de l’obélisque de l’hippodrome à Constantinople -Istanbul)- photo : Georges Oucif        

 

 

 

 

   Les jeux, héritage grec, se propagent sur tout le territoire romain : de la Gaule à l’Asie Mineure en passant par l’Espagne et Carthage, de nombreuses villes disposent de leur propre cirque, de leur propre hippodrome. Les jeux, mais aussi les autres spectacles, sont avant tout des évènements religieux : dans la cité antique, la vie religieuse se construit autour de ces représentations qui célèbrent un ou plusieurs des nombreux dieux du panthéon gréco-romain ; ces jeux alors sont, à l’instar d’offrandes, des manières de prier les dieux et d’implorer leur clémence, leur aide, leur pardon. On comprend alors mieux le phénomène d’acculturation dans les provinces romaines, sur lequel nous reviendrons plus tard. Ces spectacles sont alors avant tout des processions, codifiées par des rites, des traditions, où les symbolismes abondent. Les jeux du cirque ont commencé à se multiplier à la fin de la République, mais c’est au début de l’Empire que la fréquence des jeux se multiplie considérablement et que leur ampleur, leur faste atteignent des proportions considérables. Les jeux ont pris alors une place centrale au cœur de la cité. Les dépenses occasionnées par les jeux sont assurées par des particuliers, et plus particulièrement par des hommes publics, candidats à des fonctions politiques et administratives, telles le consulat, le tribunat. On comprend dès lors l’importance pour les hommes publics d’organiser, de prendre en charge de tels évènements : cela affermit leur position sociale au sein de la cité, mais surtout cela renforce indéniablement leur popularité.

 

Aspects sociaux des jeux

 

         Les jeux sont par leur envergure un évènement public. Organisées et financées par des magistrats, ou, cas plus rare, l’empereur lui-même, ces célébrations rendent hommage, comme nous l’avons dit plus haut, à un ou plusieurs dieux, mais elles ont lieu aussi à l’occasion d’un évènement marquant : victoire militaire, victoire électorale, fêtes annuelles, fêtes occasionnelles… Ces spectacles, dès lors, présentent un aspect religieux, un aspect traditionnel, un aspect divertissant, un aspect sociétal  par leur ampleur au sein de la cité, et, dans la mesure où ils sont organisés en marge d’une élection par un candidat, un aspect politique. En effet, les jeux sont un moyen pour les candidats à des magistratures électives de remporter une certaine ferveur populaire. Une fois en fonction, le magistrat n’aura aucun mal à rembourser les dettes occasionnées par l’organisation de tels évènements. D’un point de vue urbanistique, de nouveaux édifices naissent : le théâtre, le cirque, l’hippodrome sont, aussi bien à la fin de la République qu’à l’apogée de l’Empire, le lieu de représentations spectaculaires et somptueuses de jeux ou de concours. A Rome, on dénombre de nombreux édifices de la sorte, pouvant accueillir des milliers de spectateurs : ainsi le génie architecte romain se dévoile.

Nous savons par ailleurs que les nombreuses fêtes à Rome accompagnées de jeux s’étalent sur plus d’un tiers de l’année et que les Romains y assistent en nombre. Dès lors, nous sommes amenés à nous poser la question de la place des jeux dans la pensée romaine. Au début de la République, ces représentations avaient, comme nous l’avons dit, surtout une valeur religieuse et servaient ainsi à attirer la faveur des dieux. En effet, dans la pensée romaine, si le spectacle plaît aux hommes, il plaira aux dieux. Cependant, sous l’Empire, nul ne se rend aux jeux pour implorer, exalter un dieu ou un autre ; les citoyens romains qui se rendent aux jeux, devant par ailleurs pour cette occasion revêtir la toge, l’habit civique, s’y rendaient tout d’abord dans une optique de divertissement, dans une moindre mesure pour la religion (les jeux se font en l’honneur d’un dieu auquel l’organisateur rend un culte), mais aussi pour la « solennelisation », c’est-à-dire la dimension civique, politique, mais aussi la dimension sociale de l’évènement. Pour ainsi dire, aller aux jeux pour un Romain implique aussi le fait d’aller à un rassemblement publique, à dimension politique (n’oublions pas que les jeux sont organisés par les magistrats et parfois l’empereur lui-même), qui célèbre par ailleurs ou une fête annuelle, ou un évènement important, ou même une victoire électorale.

Les jeux, par leur caractère divertissant, agissent par ailleurs comme un exutoire auprès de la Plèbe. On peut en effet aisément concevoir qu’à l’instar du football en Amérique du Sud sous les dictatures militaires, les jeux en tant que défouloir détournent la Plèbe de la politique, de la revendication sociale. En offrant des divertissements, la classe politique assure un « abrutissement » progressif qui se traduit par la suite par une absence de vie politique publique. Phénomène quasi-analogue aujourd’hui, on observe l’apparition de groupes extrémistes (extrême gauche et extrême droite) en marge de la vie de la société dans les stades de football, où ils s’adonnent à toutes sortes de provocations (injures, coups, affrontements avec les forces de police…). Quasiment éradiqué en Grande-Bretagne, ce phénomène est présent en Italie, et dans une moindre mesure en France. L’expression des passions révolutionnaires se purge ainsi dans les stades. De même, on observait dans les cirques romains des groupes de supporters politisés qui pouvaient parfois aller provoquer certaines échauffourées.

 

Aspects religieux et symbolismes

 

         Comme nous l’avons vu, l’origine des jeux a un fondement religieux, qui s’est perpétré au cours du temps. Nous avons vu précédemment que les différentes équipes sont représentées chacune par une couleur. Ses couleurs ne sont pas sans significations : Gilbert Dragon, dans Naissance d’une capitale : Constantinople et ses institutions de 330 à 451, expose la symbolique de ces quatre couleurs :

         Factio prasina : Vert – printemps – Vénus – terre

         Factio russata : Rouge – été – Mars – feu

         Factio veneta : Bleu – automne – Saturne ou Neptune – mer

         Factio albata : Blanc – hiver – Jupiter – air

On pourrait remettre cette symbolique en cause sur le fondement des travaux de G. Dumézil (in Rituels indo-européens à Rome) où il révèle la présence de seulement 3 équipes aux origines de la course de chars. D’autre part, on notera que l’équipe généralement supportée par le pouvoir impérial était celle des Bleus, celle supportée par la Plèbe celle des Verts. On attribue à la course de chevaux un symbolisme relatif à la cosmologie solaire : cette symbolique aura essentiellement cours durant l’Empire et plus particulièrement en Orient. Ainsi, l’obélisque au centre de l’hippodrome témoigne d’un certain ordre de l’univers : la piste symbolise l’univers et est munie d’un point central marqué par la présence de l’obélisque sur la Spina, ce point définit alors l’espace elliptique. D’autre part, on peut voir dans la course de chevaux le déroulement du temps, périodique. On peut supposer que l’espace où évoluent les participants représente la mare nostrum, la mer Méditerranée, ce qui concorderait avec le fait que les jeux sont d’un certain côté une démonstration de la puissance de l’Etat, de l’Empire. D’autres symbolismes sont proposés telle la gémellité, chaque côté séparé par la Spina représentant une entité. Les jeux à Rome et à Constantinople par leur caractère religieux et ritualiste présentent de nombreux symbolismes se rattachant à la vision du monde gréco-romaine antique.

 

Légende : La place centrale de l’obélisque appartient au domaine de la symbolique solaire, reflétant une certaine unité dans la conception du monde par les Romains. La symbolique solaire sert aussi la logique impériale, dans le sens où il justifie une certaine polarité, d’où une séparation physique entre différentes classes. On peut voir ci-dessus sur la face sud-est de l’obélisque de Théodose l’empereur trônant dans sa tribune, et tendant une couronne de laurier aux vainqueurs. D’autre part, on remarque la séparation avec la tribune du dessous, dont les occupants sont caractérisés par une taille inférieure : cela montre qu’ils occupent une place sociale moins importante dans la société : il s’agit des chœurs et des danseuses de l’écurie gagnante.

Photo : Georges Oucif

 

 

Aspects politiques des jeux – la dépolitisation de la plèbe ?

 

         A la fin de la République et sous l’Empire, ce sont aux magistrats en place, ou à ceux qui aspirent à le devenir, d’organiser les jeux (et par organiser j’entends bien évidemment financer). En effet, dans la société romaine, il est impensable de se présenter à un poste de la magistrature sans offrir à la Plèbe des jeux, pour célébrer son attachement à la Plèbe, mais aussi la puissance de la République ou de l’Empire. Cette attitude est une sorte de clientélisme mais à l’égard de la Plèbe tout entière : l’évergétisme. Cela laissait à la noblesse l’exclusivité des privilèges de la magistrature : en effet, une élection ne s’engage pas sans financements de tels évènements. L’empereur est souvent présent aux jeux organisés à Rome. Bien qu’il y ait des différences entre les empereurs qui se succèdent (par exemple, Marc-Aurèle, en tant que grande figure du stoïcisme impérial, n’affectionnera pas autant les jeux qu’Auguste), les empereurs se sont toujours rendus à de telles manifestations. L’autorité de l’Etat est incorporée dans la figure de l’empereur ; le fait qu’il se montre aux jeux témoigne aux yeux du peuple romain une certaine proximité, ce qui fait jouir l’empereur d’une certaine popularité. Dans Rome à l’apogée de l’Empire, Jérôme Carcopino, historien et Immortel, écrit : « Ainsi l’autorité [de l’empereur] se détendait dans la familiarité de sentiments communs, et, en même temps, elle se retrempait dans ces vagues de popularité qui déferlaient à ses pieds. » De plus, c’était l’occasion pour la Plèbe de témoigner de son attachement, ou, au contraire, son hostilité la plus totale : par la présence de l’autorité, le cirque devient un lieu de revendications et par conséquent parfois de démagogie. L’importance des jeux dans Rome fait que nous ne pouvons analyser ces évènements comme des évènements de divertissements tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Autre aspects intéressants des jeux et qui montrent bien que les jeux peuvent être l’occasion de marquer son hostilité à l’empereur : les différentes équipes pour les courses de chevaux (en biges, triges, quadriges ou plus) ont différentes couleurs et différents soutiens. Les Verts, les Blancs, les Rouges et les Bleus sont l’objet de paris mais aussi d’affrontements entre différents groupes d’amateurs de courses. L’équipe soutenue par l’empereur était l’équipe des Bleus. Manifester son hostilité à l’égard des Bleus pouvait être interprété comme une marque d’opposition à l’empereur et a été, sous l’Empire, plusieurs fois durement réprimée.

Dans le cas des provinces, et plus particulièrement de la Gaule, on remarque que les jeux ont participé au phénomène d’acculturation à la civilisation romaine. En effet, l’organisation de tels évènements pour une fête religieuse en l’honneur d’un dieu  gaulois mais romanisé (par exemple : Jupiter-Taranis) permet une lente fusion des deux cultures et une « appropriation » des autres civilisations par la civilisation romaine. D’autre part, la mise en place d’édifices permettant la tenue de tels évènements « romanise » le paysage urbain des cités gauloises. On peut ainsi percevoir par la propagation des jeux à tout l’Empire une véritable volonté d’acculturation de la part de l’empire des civilisations « barbares ».

         Le désintéressement de la vie publique et politique, engendré par le caractère fastueux des jeux, a été largement dénoncé au cours des siècles par la conscience morale et politique, car en plus de nous inspirer du dégoût par le caractère sordide des spectacles, la période de l’Empire s’est accompagnée d’un affermissement important du pouvoir monarchique, en contraste avec la tradition républicaine romaine. Mais le lien entre intensification des représentations, et ce que les historiens appellent « dépolitisation » de la Plèbe est-il pour autant bien établi ? Certes, nous avons vu que la personne de l’empereur se présentait régulièrement aux jeux, mais les jeux ont une place sociale importante dans la société romaine. Pouvons-nous concevoir qu’un tel accord tacite (abandonner sa liberté au prix de l’organisation de jeux) puisse réellement se produire entre l’Etat et les gouvernés ? Il faut pour cela comprendre la notion de liberté dans la société romaine. Paul Veyne, historien, professeur au Collège de France, dans le Pain et le cirque – Sociologie historique d’un pluralisme politique présente le concept de la liberté sous la Rome antique sous le nom de libertas, c’est-à-dire franc-parler, le fait de parler d’égal à égal à l’empereur. La conception antique de la liberté diffère en ceci de la conception moderne et purement politique : la liberté s’éprouve dans la capacité d’écoute et de compréhension de l’empereur. Ainsi la libertas est essentiellement le bien du Sénat et d’autres magistrats. De son côté, la Plèbe, privée de fonction politique, a le droit aux signes d’amour de la part de l’empereur, qui se manifestent à l’occasion des jeux. Peut-on alors parler véritablement de dépolitisation ? En effet, il n’y a dépolitisation que si le peuple délaisse sa liberté au profit de quelconques avantages tels ici le divertissement. Seulement ici, la conception de liberté est tout autre.

Ainsi, on peut penser que les jeux avaient avant tout un but d’annonces, un but de communication et d’information qui se manifesterait par l’attitude de l’empereur ou des magistrats présents.

Nous avons vu tout à l’heure l’utilisation des spectacles, et plus particulièrement des jeux comme exutoire de la Plèbe. En effet, dans une logique marxiste, la promesse de jeux et de pain endormirait la conscience politique du peuple. Cette perte de conscience mènera doucement au phénomène de la décadence romaine, d’où l’apparition du christianisme sous l’empire romain considéré par Marx comme une idéologie révolutionnaire à l’époque, destinée à la classe dominée (la Plèbe) et revendiquant une conscience politique. Dans ce schéma, les jeux joueraient le rôle de la religion au début de l’ère industrielle dans la critique marxiste du fonctionnement du capitalisme. D’autre part, la « solennisation » et les fastes de tels évènements tels que nous l’avons décrit plus haut inspirent chez la Plèbe un sentiment de puissance de la part de l’Empire, mais aussi une certaine appartenance de la Plèbe à l’Etat, à cette société puissante capable d’organiser de tels évènements.

Le mode de régime (oligarchie), l’identité des organisateurs (magistrats), la fréquence et les fastes des jeux, l’absence de vie politique démocratique comme observés à Athènes nous conduiraient à penser que « le pain et les jeux » sont un moyen de tenir endormi les revendications politiques. Cependant, on remarque aussi que le cirque fut l’un des seuls contacts entre la Plèbe et la noblesse et parfois l’empereur : véritable institution politique, elle maintenait, malgré le renforcement du pouvoir impérial, une certaine proximité avec le peuple, qui y trouvait parfois une tribune pour exprimer son mécontentement ou, au contraire, son estime envers la classe dirigeante.

 

Conclusion

 

         Mythifiés durant des siècles, les jeux du cirque ont nourri l’imagination quant à la décadence romaine : peuple avili et dépolitisé, débauche et cruauté, manipulation et pouvoir. Les jeux du cirque dans l’Antiquité s’avouent être une institution incontournable. Nul évènement n’animait autant la cité et rassemblait une aussi grande partie de ses habitants, et cela en raison de son caractère solennel, religieux et politique. Divertissements, célébrations publiques mais aussi enjeux électoraux, les raisons pour organiser des jeux sont très diverses. Symbole de la puissance de Rome, les jeux par leur faste se doivent de conforter le peuple – la Plèbe – dans le sentiment de toute puissance de l’Empire. Les jeux alors sont une composante essentielle de la société romaine antique qui, phénomène plus ou moins important selon les empereurs en place, maintiendront un certain ordre social entre la Plèbe et la noblesse par une séparation physique plus ou moins marquée, mais aussi par une séparation beaucoup plus subtile : le coût exorbitant de l’organisation garantit à la noblesse la mainmise sur l’organisation des jeux et donc le monopole des fonctions politiques. Le renforcement du pouvoir impérial est une certitude, cependant, si les jeux ont contribué à ce renforcement du pouvoir, cela est moins sûr : certes, nous pouvons tracer des parallèles troublants avec une réalité plus proche, mais ce serait passer à côté des mœurs et du mode de fonctionnement de la société romaine antique. Ce n’est qu’à travers une analyse approfondie de la société romaine que nous pouvons justifier le phénomène de dépolitisation ou non du peuple romain. Ainsi, les jeux romains par leurs nombreux aspects ont tellement influencé le développement de la société, qu’ils ont au cours des siècles inspiré continuellement notre imagination.

 

Paul-Henri Pillet, terminale Latin, Sèvres