MORT DE PHAETON      

     Phaéton insulté par Épaphus monte au Palais du Soleil, pour le prier de faire connaître qu'il est son fils. Apollon ayant juré par le Styx qu'il ne lui refuserait rien de tout ce qu'il souhaiterait pour cela, il lui demanda à conduire son Char pendant un jour: ce qui lui réussit si mal, que le Monde allait entièrement être embrasé, si Jupiter, d'un coup de foudre, n'eût précipité ce jeune téméraire dans l'Éridan.

    Le Palais du Soleil était élevé sur de hautes colonnes; l'or y brillait de tous côtés, et les pierres précieuses y jetaient un éclat qui imitait celui du feu: les lambris étaient couverts d'ivoire, et les portes étaient d'argent: la beauté de l'ouvrage surpassait encore la richesse de la matière. Vulcain y avait gravé de sa main l'Océan qui environne la Terre, la Terre elle-même et le Ciel. Les Divinités maritimes paraissaient sur les ondes; Triton avec sa conque à la main: Protée qui fait l'art de prendre une infinité de formes différentes: AEgéon qui embrasse les plus monstrueuses baleines, et Doris avec ses filles, dont les unes semblaient nager, pendant que les autres, assises sur des rochers, séchaient leurs cheveux, ou se faisaient porter sur le dos des monstres marins. Ces Nymphes n'avaient pas toutes les mêmes traits; mais onremarquait aussi, sur leur visage, cet air de ressemblance, qui se trouve ordinairement entre des sœurs. La Terre y était représentée avec les Hommes qui l'habitent; on y voyait des Villes, des Forêts, des Animaux, des Fleuves, des Nymphes, et toutes les autres Divinités champêtres. La brillante Sphère du Ciel couronnait tout l'ouvrage. Les douze Signes du Zodiaque y étaient représentés, six à droite et six à gauche. Dès que Phaéton fut entré dans ce Palais, il voulut s'avancer vers le Soleil; mais n'ayant pu en soutenir l'éclat, il s'arrêta à quelque distance de lui. Ce Dieu couvert d'une robe de pourpre était assis sur un Trône tout brillant d'émeraudes; il avait à ses côtés les Jours, les Mois, les Années, les Siècles, et les Heures qui étaient à une distance égale les unes des autres. Le Printemps y paraissait la tête couronnée de fleurs; l'Été tout nu en portait une d'épis; l'Automne avait un habit fouillé de la Vendange, et l'Hiver des cheveux blancs et hérissés. Le Soleil, au milieu de cette cour, ayant aperçu, de ces mêmes yeux qui découvrent tout, le jeune Phaéton interdit et surpris de tant de merveilles: quel est le sujet de votre voyage? lui dit-il. Qu'êtes-vous venu chercher dans ce Palais, Phaéton, vous que je reconnais pour mon fils? Dieu de la lumière, lui dit alors Phaéton, mon père, si toutefois il m'est permis de vous appeler de ce nom, donnez-moi, je vous prie, des marques assurées, qui fassent connaître à tout l'Univers que je suis votre fils. Rassurez-moi contre un doute qui m'afflige. A ce discours, le Soleil, ayant quitté cette lumière éclatante qui environnait sa tête, lui ordonna de s'approcher, et l'ayant embrassé: Oui, vous êtes mon fils, lui dit-il, et vous méritez de l'être: Clymène ne vous a point trompé. Pour vous ôter, sur ce sujet, toute sorte d'inquiétude, demandez-moi ce qu'il vous plaira, vous êtes sûr de l'obtenir: je prends à témoin de mes promesses, ce Fleuve redoutable, par lequel jurent les Dieux, et que mes rayons n'ont jamais découvert. A peine avait-il fait ce serment, que Phaéton le pria de lui donner la conduite de son Char, pour éclairer le Monde pendant un jour. Ah! mon fils, lui dit le Soleil, affligé du serment qu'il venait de faire, c'est ma précipitation sans doute, qui est cause de la demande indiscrète que vous me faites: que ne puis-je me rétracter! C'est la seule chose que je voulusse vous refuser: il m'est du moins permis encore de vous détourner d'une entreprise si téméraire: Ah Phaéton! ce que vous souhaitez, est au -dessus de vos forces et de votre âge: Vous n'êtes qu'un simple mortel, et l'exécution du dessein que vous venez de former, est au-dessus du pouvoir des hommes et des Dieux même. Les Dieux peuvent souhaiter tout ce qu'ils veulent; mais je suis le seul qui puisse conduire le Char enflammé qui éclaire le monde. Jupiter lui-même qui lance la foudre (Eh qu'avons-nous de plus grand que ce Dieu?) succomberait dans cette entreprise. D'abord, l'entrée du chemin est si raide et si escarpée, que mes chevaux, quoique encore frais, n'y montent qu'avec beaucoup de peine; à midi, je me trouve si élevé, que quoique j'ai souvent vu, de cet endroit, la Mer et la Terre, je suis toujours saisi d'horreur quand je les regarde. La fin de la carrière va si fort en descendant, que c'est là surtout qu'on a besoin d'adresse et d'expérience. Téthys, qui me reçoit dans ses ondes, craint toujours que je ne m'y précipite avec mon Char. Ajoutez à cela que le Ciel tourne sans cesse, et d'un mouvement rapide entraîne avec lui les Astres: il faut que je m'oppose à ce violent tourbillon, et que, malgré son impétuosité, je prenne une route toute contraire. Figurez-vous pour un moment, que je vous ai confié la conduite de mon char: que ferez-vous? Aurez-vous la force de vous opposer au mouvement du Ciel, et d'empêcher qu'il ne vous entraîne? Vous vous imaginez peut -être que vous trouverez sur votre route, des Bois, des Villes, des Maisons, des Temples: au lieu de cela vous ne rencontrerez partout que des obstacles insurmontables, et des Monstres qui vous effraieront pour tenir le droit chemin et ne point vous égarer, il faut passer entre les cornes du Taureau, et près du Sagittaire: un Lion furieux qui se présentera à vous, un Scorpion monstrueux, qui étend ses bras sur une grande partie du Ciel; le Cancer qui a les siens recourbés: tout cela vous épouvantera. D'ailleurs il n'est pas aisé de conduire mes Chevaux, qui, toujours ardents et fougueux, soufflent le feu par la bouche et par les narines: quand ils sont une fois échauffés, et qu'ils commencent à mordre leur frein, j'ai bien de la peine moi-même à les gouverner: ne m'obligez pas, mon fils, à vous charger d'un emploi si difficile et si dangereux: changez de dessein, il en est temps encore: vous demandez des marques certaines, qui puissent vous assurer que vous êtes mon fils; en est-il de plus infaillible que la crainte que m'inspire le danger auquel vous voulez vous exposer? l'accablement où vous me voyez ne prouve-t-il pas assez que je suis votre père? Vous pouvez le remarquer sur mon visage; vous le verriez encore bien mieux, si vous pouviez pénétrer dans mon cœur; vous y reconnaîtriez le trouble et l'inquiétude d'un père qui vous chérit; cherchez ce qu'il y a de plus précieux dans le Monde; demandez ce que les Cieux, la Terre et la Mer ont de plus rare, vous êtes sûr de l'obtenir: je ne vous refuse qu'une seule chose, laquelle, bien loin d'être pour vous une marque de distinction, deviendrait l'occasion infaillible de votre perte. Phaéton, vous croyez demander une grâce, et c'est votre ruine que vous cherchez. Hélas! vous m'embrassez, mon fils, vous voulez obtenir votre demande: vous l'obtiendrez: j'ai juré par le Styx de vous accorder tout ce que vous souhaiteriez; mais encore un coup, souhaitez quelque chose de plus raisonnable. Ce discours ne fait point changer Phaéton, il s'oppose à toutes les raisons de son père, et n'a d'autre ambition que celle de conduire son Char. Enfin, après avoir différé, autant qu'il le pouvait, le Soleil conduisit son fils au lieu où était le Char. C'était l'ouvrage de Vulcain; l'essieu, le timon, les roues en étaient d'or, et les rais étaient d'argent. Il était tout couvert de pierres précieuses, qui, venant à réfléchir la lumière du Soleil, éclataient de tous côtés. Tandis que l'ambitieux Phaéton considérait ce superbe ouvrage, la vigilante Aurore, vêtue d'un habit couleur de pourpre, ouvrit les portes de l'Orient, et son Palais parsemé de roses. D'abord on vit les Étoiles disparaître, et Lucifer, qui les conduit, fut le dernier à se retirer. Apollon, ayant vu que le Ciel et la Terre commençaient à se colorer, et que le croissant de la Lune s'effaçait, commanda aux Heures d'atteler ses Chevaux. Elles obéirent sur-le-champ, et les ayant fait sortir de l'écurie, où ils s'étaient rassasiés d'Ambroisie, elles leur mirent les mors, et les attelèrent. Le Soleil ayant frotté le visage de son fils avec une essence céleste, de crainte que la flamme ne l'incommodât, et lui ayant ceint la tête de ses rayons: Mon fils, lui dit-il, en poussant un profond soupir qui était comme le présage de son malheur, suivez du moins le dernier conseil que vous donne votre père: ne poussez point mes Chevaux, et autant que vous le pourrez, ne leur lâchez point la bride: ils vont assez vite d'eux-mêmes; on n'a de la peine qu'à les retenir. Quoique le chemin, où vous trouverez cinq grands Cercles, soit le plus droit, ce n'est pas celui -là qu'il faut suivre: celui que vous devez tenir, coupe obliquement trois des zones, et ne passe pas plus avant: prenez garde de ne point approcher de trop près celles qui confinent les deux Pôles. Voilà la route que vous devez tenir; vous la reconnaîtrez à la trace que les roues y ont laissée; afin que le Ciel et la Terre soient échauffés également, il ne faut ni monter trop haut, ni descendre trop bas: si vous vous élevez trop, vous mettrez le Ciel en feu; si vous descendez trop, vous brûlerez la Terre: le milieu est le chemin le plus sûr: ne tournez point à droite du côté du Serpent, ni à gauche du côté de l'Autel, marchez à égale distance de ces deux Constellations: j'abandonne le reste à la Fortune; je souhaite qu'elle vous soit favorable, et qu'elle prenne plus de soin de vous, que vous n'en prenez vous-même. Mais, pendant que je vous parle, la Nuit a terminé sa carrière; l'Aurore a déjà dissipé les ténèbres; il n'y a plus de temps à perdre; prenez les Guides, ou plutôt, si vous êtes capable de changer de résolution, préférez les sages conseils que je viens de vous donner, à l'envie que vous avez de conduire mon Char. Vous pouvez encore abandonner le dessein téméraire que vous avez formé; et me laisser le soin d'éclairer le Monde. Phaéton, sans écouter les avis de son père, saute sur le Char, et charmé de prendre en main les rênes, il lui rend grâce d'une faveur qui ne lui est accordée qu'à regret.   

      Quoique le Soleil eût donné à Phaéton tous les avis nécessaires pour bien conduire son char; néanmoins il ne put empêcher que ses chevaux ne l'emportassent par des chemins qui leur étaient inconnus.

   Cependant les quatre chevaux du Soleil, Pyrois, Éous, Aeton, et Plùegon, remplissent l'air de hennissements et de flammes, et frappent du pied la barrière du Monde. Dès que Téthys, qui ne prévoyait pas le triste sort de son petit-fils, l'eut ouverte, et que les chevaux se virent en liberté dans la vaste carrière du Ciel, ils partent, ils volent, et écartant les Nuages qui se trouvent à leur passage, ils devancent les Vents qui se sont levés avec eux. Cependant ils sentent bientôt que le Chariot qu'ils conduisent n'a pas son poids ordinaire: et tel qu'un Vaisseau, qui ne se trouve pas bien lesté, est emporté par les vagues, ce Char ne va que par sauts et par bonds; les chevaux abandonnent leur route ordinaire, et Phaéton épouvanté ne sait plus de quel côté il doit les tourner; et quand il le saurait, il ne peut plus en être le maître. Ce fut alors, pour la première fois, que les Étoiles glacées du Septentrion sentirent de la chaleur, et cherchèrent vainement à se plonger dans l'Océan, où il ne leur est pas permis d'entrer. Le Dragon voisin du Pôle du Nord, toujours engourdi de froid et peu redoutable, sentit les effets de la chaleur, et entra en fureur; on dit même que vous en fûtes troublé, languissant et paresseux Bootes, et que votre Chariot, qui vous retenait autrefois, ne vous empêcha pas de prendre la fuite. L'infortuné Phaéton, ayant considéré la Terre du haut du Ciel, et ne voyant que des abîmes de tous côtés, pâlit et ses genoux tremblent; au milieu de tant de lumière, ses yeux se couvrent de ténèbres; déjà il voudrait n'avoir jamais manié les Chevaux de son père; il se repent d'avoir voulu connaître son origine à ce prix, et d'avoir obtenu ce qu'il demandait; il aimerait mieux à présent ne passer que pour le fils de Merops. Cependant il est emporté comme un Vaisseau dont le Pilote a quitté le gouvernail, en l'abandonnant à la merci des Dieux et des Vents. Quel parti doit-il prendre? Il a déjà fourni une partie de la carrière, et il lui reste encore un bien

plus grand espace à parcourir: il compare ces deux espaces l'un avec l'autre; il se tourne tantôt vers le Couchant, tantôt vers le Levant, et sa malheureuse destinée l'empêche d'arriver à aucun de ces deux termes. Dans l'effroi où il est, il ne sait plus à quoi se résoudre; il ne quitte pas encore les rênes, mais il n'a plus la force de les tenir; il ne se ressouvient plus du nom des chevaux; il ne voit de tous côtés

dans le Ciel que des Prodiges et des Monstres qui l'effrayent. Il y a un endroit où le Scorpion forme deux arcs avec ses bras, et occupe, en étendant son corps et sa queue, la place de deux Signes. Le jeune Phaéton ayant aperçu ce Monstre horrible, qui était couvert du noir venin qu'il exhalait, et qui semblait le menacer avec sa queue recourbée et pointue, perdit tout à fait le jugement, et la frayeur dont il fut saisi lui fit quitter les rênes. Dès que les Chevaux les sentent flotter sur leur dos, ils s'emportent, et se voyant sans conducteur, ils parcourent les régions inconnues du ciel; ils vont où leur fougue les entraîne, et ne connaissent plus leur route; tantôt ils s'élèvent jusqu'aux Etoiles du Firmament; tantôt ils se précipitent jusque près de la Terre, et la Lune est étonnée de voir le Char de son frère au-dessous du sien. Déjà les Nues enflammées jettent de la fumée: les lieux élevés commencent à brûler, et sont entrouverts par la chaleur; la Terre devient aride, et l'Herbe desséchée se fane; les Arbres sont brûlés avec leurs feuilles, et les Moissons fournissent la matière de leur embrasement. Ce sont là les maux les moins considérables: les Villes entières sont consumées; le feu réduit en poudre et leurs murailles, et leurs habitants; les Forêts et les Montagnes sont en feu; le Mont Athos, le Mont Taurus, le Cilix, le Tmole, l'Oeta, sont embrasés;. le Mont Ida, si célèbre par ses Fontaines, se trouve pour la première fois desséché; tout est en feu; le chaste Hélicon; l'Hémus qui n'avait pas encore vu Orphée; l'Etna qui redouble alors ses flammes; le Parnasse avec ses deux sommets, l'Érix, le Cynthe, et l'Othrys, le Rhodope, qui vit alors fondre ses Neiges, le Didyme, le Mycale, le sacré CYtheron; les glaces de la Scythie ne la garantirent pas de cet incendie général; le Caucase se vit en feu, ainsi que le Mont Ossa; le Pinde, l'Olympe qui est plus élevé que ces deux Montagnes, les Alpes, qui vont jusqu'au Ciel, et l'Apennin qui soutient les nuages. Phaéton voit de toutes parts l'Univers enflammé; il ne peut plus lui-même supporter la chaleur qui le brûle; l'air qu'il respire semble sortir d'une fournaise ardente; son Chariot commence à s'enflammer, il est presque étouffé par la cendre, et par les étincelles qui volent de tous côtés; une noire et épaisse fumée, qui l'enveloppe, l'empêchant de connaître où il est, et où il va, il se laisse emporter au gré des Chevaux. On croit que ce fut dans cette occasion que le sang des Ethiopiens, brûlé par une chaleur si extraordinaire, s'étant répandu sur leur peau, leur donna cette noirceur qu'ils ont encore. Ce fut aussi dans le même temps que la Libye, ayant perdu tout ce suc qui l'humectait, devint sèche et aride, et que les Nymphes virent en pleurant tarir les sources de leurs Fontaines et de leurs lacs. La Béotie vit aussi tarir la Fontaine Dircé; Argos, celle d'Amymone; Corinthe, celle de Pyrené; les Fleuves les plus abondants ne se trouvèrent pas en sûreté dans le lit où ils coulaient: le Tanaïs, le vieux Pénée, le Caïque, l'Ismène et l'Érymanthe furent enflammés, ainsi que le Xanthe, qui devait encore brûler une fois. Le Lycormas, dont les eaux sont jaunâtres, le Méandre, qui fait tant de tours différents dans les plaines qu'il arrose, le Mélas, qui coule dans la Mygdonie, l'Eurotas voisin du Tenare, l'Euphrate qui traverse la Ville de Babylone, l'Oronte, lacs. La Béotie vit aussi tarir la Fontaine Dircé; Argos, celle d'Amymone; le rapide Thermodon, le Gange, le Phase, le Danube, l'Alphée, et le Spechius; tous virent leurs eaux  desséchées par la chaleur: la flamme fit fondre l'or, que roule le Tage. Les Cygnes, qui avaient charmé tant de fois la Méonie par la douceur de leur chant, cherchèrent vainement à se rafraîchir dans les eaux du Caystre. Le Nil épouvanté se retira aux extrémités du Monde et cacha sa source, qui n'a pu être découverte depuis ce temps-là. Les sept embouchures, par lesquelles il se jette dans la Mer, ne furent plus alors que des Vallées arides et couvertes de cendre. L'Hèbre et le Strymon, qui arrosent la Thrace; tous les autres fleuves d'Occident, le Rhin, le Rhône, le Pô et le Tibre, à qui les destins avaient promis l'Empire du Monde, furent desséchés dans cet embrasement. La Terre s'entrouvrit de tous côtés, et la lumière qui pénétra jusque dans le séjour des ondes, épouvanta Pluton et Proserpine. La Mer, s'étant retirée, laisse voir à sec les vastes campagnes de sable qu'elle couvrait auparavant; les Montagnes ensevelies sous ses ondes, parurent pour la première fois, et augmentèrent le nombre des Iles: les Poissons cherchent un Asile dans les lieux les plus profonds; les Dauphins n'osent plus jouer sur la surface de la Mer, ni s'élancer hors de l'eau; les Monstres demeurent étendus et sans mouvement. On assure même que Nérée, Doris, et leurs Filles sentirent la chaleur jusque dans le fond de leurs antres. Neptune en courroux voulut trois fois sortir les bras hors de l'Eau, trois fois la chaleur l'obligea de les retirer.  La Terre, voyant que les Eaux de la Mer, dont elle était environnée, s'étaient retirées, et que les Fontaines, qui servaient à l'arroser, s'étaient cachées dans son sein, leva sa tête, qui était autrefois si féconde: alors entièrement sèche et aride, et s'étant couverte le visage de la main, elle fit entendre un Tremblement affreux, et descendit dans un lieu plus bas que celui qu'elle avait accoutumé d'habiter, d'où elle adressa cette plainte à Jupiter: «Souverain des Dieux, s'il est vrai que vous regardiez avec plaisir les maux que j'endure, et que je les ai mérités, que ne lancez-vous contre moi votre tonnerre? Si je dois périr par le feu, que ce soit par celui qui partira de votre main: ce sera pour moi une consolation d'avoir Jupiter pour auteur de mes malheurs. Mon gosier desséché par la chaleur qui l'étouffe, a de la peine à prononcer ce peu de paroles; voyez mes cheveux brûlés, mon visage et mes yeux couverts de feu et de fumée: est-ce là la récompense de ma fécondité, et des biens dont j'ai enrichi l'Univers? Ai-je donc mérité d'être traitée ainsi, parce que j'ouvre pendant tout le cours de l'année mon sein à la charrue qui le déchire, ou parce que j'ai soin de fournir de l'herbe aux animaux, les fruits, et tout ce qui est nécessaire à la subsistance des Hommes? Est-ce enfin parce que je produis l'encens qui brûle sur les Autels des Dieux? Mais je veux que ce soit par ma faute que j'ai mérité d'être réduite en poudre, qu'ont fait les Eaux, quel forfait a commis votre frère, et pourquoi l'Empire de la Mer, qui fut son partage, se trouve-t-il si fort diminué? Pourquoi l'éloignez-vous encore du Ciel par l'abaissement des ondes? Si vous n'êtes pas touché ni de mes malheurs ni de ceux de Neptune, vous devez du moins être sensible à ceux qui menacent le Ciel où vous régnez. Voyez comme l'un et l'autre Pôle est embrasé: si la flamme les endommage une fois, vous verrez bientôt votre Palais réduit en cendre. Atlas, le grand Atlas lui-même ne peut plus qu'à peine soutenir le Globe enflammé qu'il porte sur ses épaules. Si la Mer, la Terre, et les Cieux périssent dans cet embrasement, le Monde va retomber dans le premier Chaos: dérobez aux flammes ce qu'elles ont épargné, et ne laissez pas entièrement périr l'Univers. » Tel fut le discours de la Terre; la chaleur l'ayant empêchée d'en dire davantage, elle alla se cacher dans les Antres les plus voisins du séjour des ombres. 

     Pour prévenir un embrasement universel, Jupiter foudroya Phaéton, dont les Sœurs furent converties en Peupliers, et leurs larmes formèrent l'ambre qui en découla. Le Roi Cycnus inconsolable de sa mort, fut changé en cygne.

Jupiter, après avoir pris à témoin les autres dieux et le soleil lui-même, de la nécessité où il se trouvait de remédier promptement à un danger si pressant, monta au plus haut de l'Olympe, dans le lieu même où il fait gronder le tonnerre, lance sa foudre, et fait tomber les pluies sur la Terre; mais n'y ayant trouvé ni nuages, ni vapeurs, il fit entendre un coup de tonnerre, et frappa Phaéton d'un coup de foudre qui lui ôta la vie, et le fit tomber de son Char. Ainsi fut éteint par le feu même l'embrasement qui menaçait l'Univers; les Chevaux renversés, ayant fait un effort pour se relever, rompirent leurs rênes et leurs freins, et se dégagèrent du Chariot. On vit épars de tous côtés, les mors, le timon, l'essieu, les rayons des Roues, et les autres parties du Char que la foudre avait brisés. Cependant Phaéton, les cheveux en feu, tombe du haut du Ciel, et laisse après lui une longue traînée de flammes: telle est celle qu'on aperçoit pendant un temps serein, dans les étoiles qui changent de place, et qui semblent tomber sur la Terre. L'Éridan, qui coule dans ses lieux bien éloignés du Pays qui avait vu naître ce Prince infortuné le reçut dans ses ondes, et lava son visage qui était tout couvert d'écume. Les Nymphes de l'Hespérie, après avoir rendu les derniers devoirs à Phaéton, mirent cette épitaphe sur son tombeau. Ci-gît Phaéton qui conduisit autrefois le char du Soleil son père.. malheureux dans l'exécution, la beauté d'une entreprise si noble et si hardie le justifie assez du mauvais succès qui la suivit.  Cependant le Soleil accablé de la douleur que lui causait le malheur qui venait d'arriver à son fils, se cacha, et, s'il en faut croire la tradition, il y eut un jour entier pendant lequel il n'éclaira point le monde. L'embrasement servit de lumière, et ce fut le seul avantage que l'Univers tira de cet accident. Après que Clymène eut dit tout ce que la douleur inspire dans des occasions aussi tristes, elle s'arracha les cheveux, et courut de tous côtés pour chercher le corps, ou du moins les cendres de son fils. Enfin ayant trouvé ses os ensevelis sur un rivage étranger, elle s'arrête près du Tombeau qui les tient enfermés, mouille de ses larmes le marbre où son nom était gravé, et tâche de l'échauffer en l'embrassant. Les Héliades de leur côté font entendre leurs pleurs, leurs gémissements, leurs cris; se meurtrissent le sein, et donnent toutes les autres marques de la plus vive douleur (vaine et inutile consolation pour ceux qui ne sont plus!). Attachées jour et nuit au tombeau de leur frère, elles prononcent sans cesse le triste nom de Phaéton, qui ne peut plus entendre leurs regrets. Quatre mois s'étaient écoulés, et leur douleur, tournée en habitude, était encore aussi vive que le premier jour, lorsque enfin Phaétufe qui était l'aînée, voulant s'asseoir à terre, sentit ses genoux se raidir; elle fit un cri, et la belle Lampetie, qui voulut la secourir, ne put s'approcher d'elle, ses pieds ayant déjà pris racine. La troisième désespérée du malheur de ses sœurs voulut s'arracher les cheveux; mais elle n'arracha que des feuilles. L'une se plaint que ses jambes ne sont plus que le tronc d'un Arbre; l'autre que ses bras en deviennent les branches. Étonnées de ce prodige, elles voient l'écorce couvrir tout leur corps; elles n'ont déjà plus que la bouche qui n'en soit pas enveloppée, et elles appellent leur mère. Mais hélas! Quel secours peut -elle leur donner? Elle court tantôt à l'une de ses filles, tantôt à l'autre; elle les embrasse tandis qu'il lui est permis de les embrasser. En vain elle s'efforce de les dégager des racines qui les tiennent attachées, elle n'arrache que des branches encore tendres, et elle en voit sortir des gouttes de sang. « Épargnez -­nous, ma mère, s'écrient-elles, épargnez-nous; les efforts que vous faites sont autant de blessures, dont vous nous déchirez le corps. Adieu, ma chère mère, adieu pour la dernière fois. » Telles furent leurs dernières paroles, l'écorce qui acheva de les envelopper leur ferma la bouche pour jamais. Les larmes qui coulèrent de ces nouveaux arbres s'endurcirent au Soleil, et devinrent autant de grains d'ambre. L'Éridan les reçut, et c'est là qu'on les prend pour en faire l'ornement des Dames Romaines 

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