Yves decompoix, peintre et mosaïste, présente dans ce numéro une série de tableaux relatant

le mythe du premier poète, Orphée. Les épisodes qui suivent sont directement inspirés

par l'opéra de Monteverdi. Le texte est extrait du livret de cette œuvre,  Orfeo (1607).

 

On pourra consulter le site d'Yves Decompoix sur http://www.decompoix.nom.fr

sommaire

 

 

Tableau 1

 

LA MUSIQUE

C’est moi la Musique et par mes doux accents

Je sais calmer tous les coeurs troublés.

Et le peux enflammer

D’amour ou de noble courroux

Les esprits les plus glacés.

 

 

 

Tableau 2

 

PREMIER  BERGER

En ce jour heureux et fortuné

Qui a mis fin aux tourments amoureux

De notre demi-dieu

Chantons bergers, avec de si doux accents

Que l’harmonie de nos voix soit digne d’ Orphée.

 

Aujourd’hui  s’est attendrie

L’âme autrefois si fière

De la belle Eurydice…

 

Chantons, bergers, avec de si doux accents

Que l’harmonie de nos voix soit digne d’Orphée.

 

 

 

Tableau 3

 

CHOEUR DES NYMPHES ET DES BERGERS

Viens Hyménée, de grâce, viens,

Et que ta torche ardente

Soit comme un soleil naissant

Qui apporte à ces amants des jours sereins,

Et qu’au loin désormais se dissipent

L’horreur et les ombres

Des tourments et de la douleur.

 

 

 

Tableau 4( quadriptyque)

 

CHOEUR DES NYMPHES ET DES BERGERS

Quittez les monts,

Quittez les sources,

Nymphes gracieuses et joyeuses.

Et sur ces prés

Habitués aux danses

Faites courir votre pied charmant.

Qu’ici le soleil contemple

Vos rondes

Bien plus gracieuses que celles

Des étoiles,

En la nuit noire,

Quand elles dansent au ciel pour la lune.

 

Puis de belles fleurs,

Ornez

les cheveux de ces amants,

Puisque enfin au bout de leurs tourments

Ils jouissent

En toute félicité de l’accomplissement de leurs désirs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tableau 5

 

ORPHEE

Rose du ciel, vie du monde, et digne

Descendant de celui qui régit l’univers,

Soleil, toi qui englobe tout et qui voit tout,

Et qui décris des cercles étincelants,

Dis-moi, as-tu jamais vu

Amant plus heureux et fortuné que moi?

 

 

EURYDICE

Je ne dirai pas quelle est

Orphée, ma Joie à ton plaisir

Car mon coeur n’est pas avec moi

Mais il se tient avec toi en compagnie d’Amour.

 

 

 

Tableau 6

 

CHOEUR DES NYMPHES ET DES BERGERS

Voici Orphée qui autrefois

Se nourrissait de soupirs

Et se désaltérait de larmes,

Aujourd’hui il est si heureux,

Qu’il na plus rien à désirer.

 

 

 

Tableau 7

 

PREMIER BERGER

Regarde, Orphée, combien est attirante

L’ombre de ces hêtres

Alors que Phoebus darde ses rayons enflammés

Du haut du ciel

 

Sur cette verte rive

Reposons-nous, et de diverses manières

Que chacun accorde sa voix

Au murmure des eaux.

 

 

 

Tableau 8

 

PREMIER BERGER

Regarde. de grâce Orphée. regarde tout autour de nous

Bois et prés se réjouissent.

Continue donc avec ton plectre doré

A rendre l’air plus doux en ce jour si heureux.

 

 

 

Tableau 9

 

LA MESSAGERE

Bergers, cessez vos chants,

Car à notre allégresse fait place l’affliction

 

ORPHEE

D’où viens-tu? Où vas-tu?

Nymphe, quelle nouvelle?

 

LA MESSAGERE

Je viens à toi, Orphée,

Messagère infortunée

D’un destin malheureux et funeste !

Ta belle Eurydice -.

 

ORPHEE

Hélas, qu’entends-je?

 

LA MESSAGERE

Ton épouse bien-aimée est morte!

 

 

 

Tableau 10

 

LA MESSAGERE

Dans un pré fleuri

Avec quelques amies

Elle allait, cueillant des fleurs

Pour faire une guirlande à ses cheveux,

Lorsqu’un serpent perfide.

Qui était caché dans l’herbe,

Lui mordit le pied de sa dent venimeuse:

Et voilà qu’immédiatement

Son beau visage a pâli et ses yeux

Ont perdu l’éclat qui les faisait rivaliser avec le soleil

Alors, toutes troublées et tristes

Nous l’entourâmes  pour tenter de rappeler

Ses esprits égarés

Avec de l’eau fraîche et des charmes puissants;

Mais rien n’y parvint, hélas,  malheureuse!

Car entrouvrant des yeux languissants,

Et t’appelant, Orphée,

Après un profond soupir

Elle expira entre mes bras, et moi je demeurai

Le coeur plein de pitié et d’épouvante.

 

 

 

Tableau 11

 

ORPHEE

Tu es morte, ô ma vie, et moi le respire?

Tu m’as quitté

Pour ne plus jamais revenir, et moi je reste?

Non, car si mes vers ont quelques pouvoirs,

je descendrai sans crainte

Aux plus profonds abîmes,

Et après avoir attendri le coeur du Roi des ombres,

Je l’entraînerai revoir les étoiles:

Et si un destin impie me refuse cela

Je resterai avec toi en compagnie de la mort,

Adieu terre, adieu ciel et soleil, adieu.

 

 

 

Tableau 12

 

ORPHEE

Sous ton escorte, ô Déesse,

Espérance, unique bien

Des mortels affligés, je suis enfin arrivé

En ce règne triste et ténébreux

Où jamais nul rayon de soleil ne parvint.

Toi, ma compagne et mon guide,

En ces chemins étranges et inconnus,

Tu as soutenu mon pas faible et tremblant.

Et c’est pourquoi aujourd’hui encore, j espère

Revoir ces yeux bien-aimés

Qui seuls me font voir la lumière.

 

L’ESPERANCE

Il te faut maintenant un coeur courageux et un beau chant:

Je t’ai conduit jusqu’ici. Il ne convient pas

Que je t’accompagne plus avant

Car une loi sévère le défend.

Une loi gravée avec le fer dans une pierre dure,

Sur le seuil affreux de l’empire des abîmes.

Dont le sens farouche s’exprime en ces mots:

‘‘Abandonnez toute espérance ô vous qui entrez’’.

 

 

 

Tableau 13

 

ORPHEE

Où donc, ah, t’en vas-tu

Unique et doux réconfort de mon âme?

Puisque, non loin,

Je découvre le port, après une longue route.

Pourquoi t’éloigner et m’abandonner, ah malheureux,

En cet endroit plein de dangers?

Quel bien me reste-t-il

Si tu fuis, très douce Espérance?

 

Tableau 14 (diptyque)

 

CARON

O toi, qui, avant ton heure, sur ces rives

T’avances, téméraire, arrête tes pas;

Voguer sur ces eaux n’est pas permis aux mortels.

Et les vivants ne peuvent demeurer avec les morts.

 

ORPHEE

Esprit puissant et divinité redoutable,

Sans qui toute âme délivrée de son corps

Ne peut passer sur l’autre rive,

 

Je ne vis pas, non, depuis que la vie a été ravie

A ma chère épouse, mon coeur n’est plus avec moi,

Et sans cœur, comment puis-je être en vie?

 

C’est vers elle que, dans l’obscurité, j’ai dirigé mes pas,

Et non vers l’Enfer, car là ou se trouve

Une pareille beauté, là se trouve le Paradis.

 

 

 

 

 

 

Tableau 15

 

ORPHEE

C’est moi, Orphée, et je suis les pas d’Eurydice

A travers ces déserts ténébreux,

Où jamais nul mortel ne va.

 

 

 

Tableau 16

 

ORPHEE

Il   dort, et ma lyre

Si elle n’obtient nulle pitié

de ce coeur endurci, fait du moins

Que le sommeil ne fuit pas ses paupières.

Il est grand temps d’aborder l’autre rive

Si personne ne m’en empêche;

Que l’audace réussisse, là où mes prières furent vaines.

La chance est une fleur charmante

Qui doit être cueillie à temps.

 

 

 

Tableau 17

 

PROSERPINE

Seigneur, ce malheureux

M’a rempli le coeur de tant de compassion.

Qu’une fois encore je t’implore

Pour que tu accèdes à sa prière.

 

Fait qu’Eurydice retourne

Profiter des jours

Qu’elle avait l’habitude de passer en fête et en chanson,

Et console les pleurs du malheureux Orphée.

 

PLUTON

Bien qu’un arrêt du sort sévère et immuable

S’oppose, épouse aimée, à tes désirs,

Que rien pourtant ne soit refusé

A tant de beauté et à tant de prières.

Qu’Orphée, malgré l’arrêt fatal,

Retrouve sa chère Eurydice

Mais avant qu’il ne sorte de ces abîmes

Que jamais il ne tourne vers elle ses yeux avides,

Car un seul regard

Sera la cause certaine d’une perte éternelle.

 

 

Tableau 18

 

DEUXIEME ESPRIT

Orphée tirera hors de ce gouffre horrible

Son épouse, il mettra en oeuvre tout son esprit

Pour ne pas être vaincu par sa juvénile ardeur,

Et pour ne pas oublier les sévères commandements.

 

 

 

Tableau 19

 

DEUXIEME ESPRIT

Voici l’aimable chanteur

Qui conduit son épouse vers les hauteurs célestes.

 

ORPHEE

Quel honneur est-il digne de toi,

O ma lyre toute puissante,

Si dans le royaume du Tartare

Tu as pu fléchir les esprits endurcis?

 

 

Tableau 20

 

ORPHEE

Mais pendant que je chante, qui m’assure, hélas,

Qu’elle me suit? Hélas, qui me cache

La douce lumière de ces yeux adorés?

(Il se retourne)

O très doux regards, je vous vois pourtant,

Pourtant, je… mais quelle éclipse, hélas, vous obscurcit?

 

 

 

Tableau 21

 

EURYDICE

Hélas, vision trop douce et trop amère!

Ainsi donc par trop d’amour tu me perds?

Et moi, malheureuse, je perds

Toute possibilité de jouir

De la lumière et de la vie, et du même coup je te perds,

Toi, le plus cher de mes biens, ô mon époux.

 

ORPHEE

Où t’en vas-tu, ma vie? Voici, je te suis

Mais qui m’en empêche,  hélas est-ce que je rêve,

Ou est-ce que je divague?

Quelle mystérieuse puissance propre à ces lieux horribles.

M’éloigne de ces horreurs aimées

Et malgré moi m’entraîne et me conduit

Vers la lumière odieuse?

 

 

 

Tableau 22

 

CHOEUR DES ESPRITS INFERNAUX

Orphée a vaincu l’Enfer et puis

Il a été vaincu par sa passion

Il sera digne de gloire éternelle

Celui-là seul qui saura se vaincre lui-même.

 

 

Tableau 23

 

ORPHEE

Voici les champs de Thrace, et voici l’endroit

Où j’eus le coeur transpercé de douleur

A cause de l’amère nouvelle.

 

Vous avez gémi, ô montagnes, et vous avez pleuré

Vous, rochers, au départ de notre soleil,

Et moi, avec vous, je vais pleurer toujours.

Et toujours je gémirai, oh douleurs, oh larmes !

 

ECHO

Oh larmes.

 

ORPHEE

Charmante Echo amoureuse,

Tu es inconsolable

Et tu veux consoler mes peines.

Mais, pendant que je me tourmente,

Hélas, pourquoi ne me réponds-tu

Qu’avec mes derniers accents?

 

 

Tableau 24

 

APOLLON

Pourquoi, ô mon fils, t’abandonnes-tu

Ainsi à la colère et au désespoir?

Ce n’est pas la marque, non,

D’un coeur généreux

Que d’être esclave de ses affections.

Honte et danger

Te menacent, je le vois,

C’est pourquoi je descends du ciel pour te porter secours;

Ecoute-moi et tu y gagneras la gloire et la vie.

 

ORPHEE

Père bienveillant, tu viens à moi dans un besoin extrême

Car la colère et l’amour

Au plus profond de mon coeur

M’avaient conduit à un acte de désespoir.

Me voici donc attentif à tes conseils,

Père céleste, maintenant impose-moi ta volonté.

 

 

 

Tableau 25

 

ORPHEE

Ainsi je ne verrai plus jamais

Les doux regard de ma chère Eurydice?

 

APOLLON

C’est dans le soleil et dans les étoiles

Que tu retrouveras ses beaux traits

 

CHOEUR

Va, Orphée, pleinement heureux,

Jouir des honneurs célestes,

Là où le bien ne fait jamais défaut,

Là où jamais n’exista la douleur,

Alors que sur nos autels, nous t’offrons

Avec dévotion notre encens et nos vœux.