ADONIS: SA NAISSANCE.

 

     Myrrha Fille de Cyniras et de Cenchréis ayant conçu pour son Père un amour incestueux, et ne voyant point de remède à Sa passion, se pendit de désespoir. Sa nourrice y étant accourue, coupa la corde et la délivra. Après avoir su le sujet de son désespoir elle lui promit de la servir, et de lui faire obtenir ce qu'elle souhaitait sans que son Père le sût;; ce qu'ayant exécuté et Cyniras ayant enfin découvert que c'était sa Fille, il la poursuivit pour la tuer. Myrrha fut obligée, pour éviter le châtiment qu'elle méritait, de. se retirer dans le Pays des Sabéens, où elle accoucha d'Adonis et fut changée en Arbre qui porte son nom.

 Cyniras fut aussi le fruit du même mariage. Heureux s'il n'eût jamais eu d'enfants. Je vais chanter une Histoire horrible: Que les filles, que les pères ferment les oreilles pour ne point l'en­tendre; ou si mes vers ont quelques charmes, qu'on n'y ajoute aucune foi, et qu'on croie que je ne vais raconter qu'une Fable. Si cependant quelqu'un se persuade, que le crime abominable qui en fait le sujet a été véritablement commis, qu'il apprenne en même temps le châtiment dont il a été puni. Enfin s'il y a quelque vraisemblance dans une aventure si affreuse, je félicite la Thrace, je félicite le climat que j'habite d'être éloigné du Pays qui enfante ces horreurs. Que l'Arabie ne se vante plus désormais de produire les parfums les plus précieux, le Cinnamome, l'Encens, et les plus belles fleurs, puisqu'elle produit aussi la Myrrhe: l'Arbre qui la porte valait-il le crime qui l'a produit? Myrrha, ce n'est point l'Amour qui te blessa, il ne reconnaît point son ouvrage dans le feu qui te dévore, et une flamme si criminelle ne fut jamais allumée à son flambeau. Ce sont les Furies, ce sont leurs torches fatales qui l'allumèrent. C'est un crime, je l'avoue, de haïr son Père; mais l'amour dont tu brûles pour lui, est mille fois plus criminel que la haine. Malheureuse Myrrha, une brillante jeunesse cherchait à te plaire; tout l'Orient disputait la conquête de ton cœur. Il fallait choisir un Époux parmi tant d'Amants, et excepter de tous les hommes celui qu'il n'était pas permis d'aimer. Hélas! l'infortunée Fille de Cinyras ne connaît que trop combien ses sentiments sont criminels, et elle n'oublie rien pour les combattre. « Quelle fureur me transporte, dit-elle, que prétends-je faire? O Dieu, O piété! O respect sacré, qui êtes dû à un Père, opposez-vous à un si grand crime. Ne permet­tez pas qu'il s'accomplisse: si toutefois, c'est un crime que d'aimer son Père. La nature ne semble- t -elle pas autoriser notre tendresse pour ceux qui nous ont donné le jour? Les animaux, les oiseaux ne reconnaissent point les lois qui défendent ces sentiments, et jamais les liens du sang ne furent un obstacle à leurs amours. Heureux de n'être point assujettis à ces devoirs rigoureux, qui gênent les hommes! Faut-il qu'une barbare loi s'oppose aux penchants qu'inspirent la nature. On dit cependant qu'il est des peuples chez qui la mère épouse le fils, et le père sa propre fille, pour augmenter par ces nouveaux liens ceux que le sang a formés. Que ne suis-je née parmi ces Nations! Le lieu de ma naissance fait seul mon crime et mon malheur. Infortunée, pourquoi rouler ainsi dans ton esprit des exemples si odieux? Espérances criminelles, cessez enfin de me flatter. Cinyras est digne d'être aimé; mais je ne dois l'aimer que comme un Père. S'il ne l'était pas, il me serait permis d'avoir pour lui d'autres sentiments. Hélas! le sang m'unit trop étroitement à lui. Ce lien est le seul obstacle qui s'oppose à mon bonheur. Étrangère, je pourrais espérer d'être heureuse. Pour ne pas tomber dans un abîme affreux, je devrais éviter sa présence, et me bannir pour jamais de ma Patrie; mais un penchant funeste m'arrête. Puisqu'il ne m'est pas permis de posséder Cyniras, j'aime du moins à le voir, à lui parler, à le caresser. Malheureuse, oserais-tu pousser tes désirs au -delà de ces innocentes caresses? Tu veux donc violer les droits les plus sacrés de la nature, devenir la Rivale de ta Mère, la Concubine de ton Père, la Sœur d'un Fils incestueux, et la mère de ton Frère? Tu ne redoutes donc point les implacables Furies, qui, la torche à la main et les cheveux hérissés de Serpents, épouvantent sans cesse les criminels. Ah! puisque tu n'es point encore coupable d'un crime si détestable, que ton cœur n'en soit point souillé, et ne fais point rougir la nature qui s'oppose à un si grand forfait. Enfin quand même ton Père t'écouterait, ta passion trouverait toujours en elle-même sa propre condamnation. D'ailleurs Cyniras a trop de vertu, et il respecte trop les lois de la nature. Ah! que n'est-il brûlé des mêmes feux que moi." Ainsi parlait Myrrha. Cependant son Père qui balançait sur le choix entre les Amants de sa Fille, les lui nomma tous un jour, pour connaître celui à qui son cœur donnait la préférence. Elle garda pendant quelque temps le silence, ensuite regardant son Père, sa passion se ralluma, et ses yeux versèrent quelques larmes. Cyniras crut que ses pleurs et son silence étaient un effet de sa modestie et de sa pudeur: « Ne pleurez point, ma Fille, lui dit-il, en la baisant et essuyant ses larmes: Apprenez-moi le nom de celui que vous voulez choisir pour Epoux."     Myrrha charmée des caresses que son Père venait de lui faire, répondit: qu'elle en souhaiterait un qui lui ressemblât. « Puissiez­vous, ma Fille, lui répliqua Cyniras, qui ne comprenait pas le vrai sens de cette réponse, puissiez-vous conserver toujours le même respect et le même amour pour votre Père. » Ces mots d'amour et de respect, qui lui rappelèrent le souvenir de sa passion, l'obligèrent à baisser les yeux. Pendant la nuit, lorsque tout le monde est livré aux douceurs du repos, Myrrha n'est occupée que de son amour, et des moyens de le satisfaire. Tantôt elle est sans espérance; tantôt elle veut mettre tout en usage pour se rendre heureuse. Il est des moments où la pudeur et la honte la retiennent; il en est d'autres où elle se se livre à tous ses transports. Toujours flottante et inquiète, elle ne sait quel parti prendre. Tel qu'un grand arbre que la cognée a ébranlé, et qui n'attend que le dernier coup pour tomber, chancelle et fait appréhender sa chute de tous les côtés, Myrrha agitée de tant de passions différentes, balance entre les moyens qu'elle doit choisir, et n'espère plus de repos ni de remède à sa passion que dans la mort. Enfin résolue de perdre le jour, elle se lève, prend sa ceinture, l'attache au plancher, et sur le point de s'étrangler, elle profère ces mots. « Adieu, cher Cyniras, apprenez que c'est pour vous avoir aimé que je meurs. » Elle dit, et dans le moment elle passa autour de son cou le cordon fatal. Sa nourrice qui couchait près de sa chambre ayant entendu ces paroles, se lève, ouvre la porte, jette un grand cri à la vue du funeste appareil, se frappe la poitrine, et sans perdre de temps, coupe la corde et déchire le nœud qui allait étrangler Myrrha. Ensuite elle la prend entre ses bras, répand un torrent de larmes et lui demande le sujet de son désespoir. La jeune Princesse fâchée que la mort n'eût pas prévenu les soins de sa nourrice, tient les yeux collés contre la terre, et garde un morne et profond silence. La nourrice lui fait de nouvelles instances et la conjure de la manière du monde la plus tendre de lui révéler son secret; elle lui expose tout ce qu'elle a fait pour elle, et lui découvre le sein qui l'allaita. Myrrha s'opiniâtre de plus en plus à garder le silence, et détourne les yeux en soupirant. La nourrice qui veut absolument pénétrer un mystère si important, lui promet une fidélité inviolable, et s'offre à lui donner toutes sortes de secours. « Ma vieillesse, dit-elle, ne me met point encore hors d'état de vous servir; si c'est l'amour qui cause votre désespoir, je trouverai dans la vertu des plantes et dans des paroles magiques un remède pour vous guérir: si quelqu'un a jeté un charme sur vous, j'en aurai de plus puissants pour vous en délivrer: Enfin si les Dieux vengeurs veulent vous punir, je saurai les apaiser par des vœux et par des Sacrifices. Que pourrais-je imaginer encore après ce que je viens de dire? Tout vous rit; vous êtes dans l'état du monde le plus heureux et le plus florissant; votre Père et votre Mère jouissent de toutes sortes de prospérités. » En entendant nommer son Père, Myrrha poussa un profond soupir: Quoique la nourrice ne comprît pas d'abord que ce soupir fût pour Cyniras, comme elle soupçonna que l'amour en était la cause, elle la conjura de lui découvrir son mal de quelque nature qu'il fût. « Il n'en faut point douter, lui dit-elle, en la prenant sur les genoux et la tenant entre ses bras, il n'en faut point douter, vous aimez; ne craignez point de me l'avouer, je vous servirai sans que votre Père en ait la moindre connaissance. » A ces paroles, Myrrha hors d'elle-même se débarrasse des bras de sa Nourrice, et va se cacher sur son lit, en lui disant: « Retire-toi, épargne ma pudeur et cesse de m'importuner: ce que tu veux savoir renferme un crime horrible. » La nourrice saisie d'horreur se laisse tomber à ses genoux, et lui tendant des bras tremblants, la caresse, la menace ensuite de rendre public le désespoir où elle l'a trouvée, si elle s'obstine à garder le silence, et lui promet de la servir dans ses amours, si elle veut les lui avouer. Myrrha lève alors la tête, et se jetant au cou de sa Nourrice, elle répand un torrent de larmes. Elle veut lui découvrir sa faiblesse, et n'ose parler. Enfin, s'étant couverte le visage de sa robe : « Hélas! dit-elle en soupirant, que ma Mère est heureuse d'être l'Epouse de Cyniras! » La nourrice qui comprit le sens de ces paroles, fut d'abord saisie d'horreur, et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Ensuite elle lui dit tout ce qu'elle put imaginer de plus fort, pour combattre une passion si criminelle; et quoique Myrrha fût obligée de convenir que ces remontrances étaient justes et raisonnables, elle persistait cependant dans le dessein de mourir, si sa passion n'était satisfaite. « Vivez, lui dit alors la Nourrice: vous jouirez... » Elle n'en dit pas davantage, n'osant ajouter de votre Père; et elle confirma cette pro­messe par un serment. C'était alors le temps pendant lequel les femmes vêtues de robes blanches, célébraient la fête de Cérès, et lui offraient les prémices de la moisson. Pendant cette solennité qui durait neuf jours, elles s'éloignaient de la compagnie de leurs Maris; et comme Cenchréis était du nombre de celles qui célébraient cette Fête, et que Cyniras couchait seul alors, un soir que la Nourrice s'aperçut qu'il était échauffé du vin, elle lui proposa sous un nom supposé, une jeune Fille qu'elle disait être amoureuse de lui. Le Roi lui ayant demandé de quel âge elle était, et la Nourrice lui ayant répondu qu'elle était de même âge que sa Fille, il lui ordonna de la lui amener. Elle courut sur-le-champ à l'appartement de Myrrha, et lui dit en l'embrassant: « Réjouissez-vous, ma Fille, vos vœux vont être accomplis. » Quoique cette nouvelle ne causât qu'une joie imparfaite à Myrrha, et que son cœur lui présageât quelque chose de funeste, elle s'en réjouit cependant: tant il y avait de désordre et de confusion dans ses sentiments. Tout était dans le silence, et Bootes qui conduit le Chariot, marquait que la nuit était fort avancée, lorsque Myrrha se mit en état d'aller accomplir son crime. La Lune se cacha sous l'horizon; les Étoiles s'enveloppèrent de nuages sombres et épais, et tous les flambeaux de la nuit disparurent. Icarie et Érigone à qui l'amour paternel avait mérité une place dans le Ciel, se couvrirent pour n'être pas les témoins d'une action si abominable. Myrrha broncha trois fois, ce qui lui parut de mauvais augure. Trois fois un Hibou fit entendre un cri lugubre qui l'épouvante. Cependant comme la nuit et les ténèbres la rendaient moins timide, elle continua sa marche, tenant sa Nourrice de la main gauche, et se servant de la droite pour trouver le chemin à travers l'obscurité. Enfin elle arrive à la porte de la chambre de son Père. A peine y est-elle entrée, qu'elle sent ses genoux chanceler, elle pâlit, et ne peut presque plus se soutenir . Plus elle approche, plus son trouble et sa frayeur augmentent. Elle se repent d'y être venue, et voudrait pouvoir s'en retourner sans qu'on pût la reconnaître. La Nourrice qui la voit hésiter, la tire par la main et dit en la présentant à Cyniras: voilà la personne que je vous ai promise, et il la reçut  dans son lit. Cet abominable commerce ayant duré plusieurs nuits, Cyniras voulut voir sa Maîtresse, et ayantpris un flambeau, il reconnut sa Fille et son crime. Saisi d'horreur et d'épouvante, et sans pouvoir proférer un seul mot, il se jette sur son épée; mais sa fille lui échappe, et les ténèbres qui favorisent sa fuite la dérobent à une juste vengeance. Elle traverse l'Arabie, et après avoir erré pendant neuf mois, se trouvant fatiguée de tant de courses, et encore plus de l'incommodité de sa grossesse, elle s'arrête dans le Pays des Sabéens. Ce fut là, que ne sachant que devenir, craignant la mort, s'ennuyant de la vie, elle adressa cette prière aux Dieux. « Grands Dieux, si vous êtes touchés de l'aveu que les coupables font de leurs fautes, je reconnais que je suis la personne du monde la plus criminelle. Il n'est point de peine, point de supplice que je n'aie mérités, et je me soumets à tous les maux que vous voudrez me faire souffrir. Mais afin que je ne sois pas l'opprobre et le scandale de la terre, si j'y demeure, ou la honte et l'effroi des Ombres, si je descends dans le Royaume ténébreux, bannissez-moi de l'un et de l'autre Empire. Faites par quelque prodige que je ne sois morte ni vivante. » Il est des Dieux favorables pour ceux qui avouent leurs fautes, et Myrrha en trouva qui le furent pour elle. A peine avait­elle fini sa prière, que la terre commença à couvrir ses pieds, qui devinrent des racines capables de soutenir un grand arbre. Ses os qui conservèrent leur moelle, en formèrent le tronc, son sang se convertit en sève, ses bras et ses doigts en firent les branches, sa peau s'endurcit et devint de l'écorce, qui montant peu à peu et commençant déjà à lui couvrir le cou, Myrrha impatiente d'un progrès trop lent pour elle, s'y enveloppa elle-même toute entière. Quoique dans ce changement elle eût perdu toute sorte de sentiment, elle répandit encore des larmes qu'on vit couler de ce nouvel Arbre. Ces larmes qui portent le nom de cette Fille infortunée, sont extrêmement précieuses, et rendront à jamais célèbre l'Arbre dont elles coulent. Cependant le fruit incestueux de Myrrha croissait sous l'écorce du nouvel Arbre, et faisait tous ses efforts pour se délivrer des obstacles qui le retenaient. La mère ressentait toutes les douleurs de l'accouchement, mais elle n'avait plus de voix ni pour s'exprimer, ni pour appeler Lucine à son secours. Elle paraissait cependant faire quelques efforts pour se baisser: on entendait l'Arbre gémir, et on en voyait couler un torrent de larmes. Lucine sensible aux maux que souffrait Myrrha vint à son secours, et lui prêta une main favorable. Dès qu'elle eut prononcé les paroles qui rendent les couches heureuses, l'Arbre s'ouvrit, et il en sortit un enfant. Les Nayades qui le reçurent l'ayant couché sur l'Herbe, l'oignirent avec les larmes que sa mère venait de répandre. Cet enfant était si beau que l'envie elle-même aurait été forcée de l'admirer. Il ressemblait à ces Amours que l'on peint nus, et la ressemblance serait parfaite si on lui donnait un carquois et des flèches, ou si l'on ôtait à l'Amour ses flèches et son carquois.

     

Adonis élevé par les Nayades, lorsqu'il fut devenu grand, fut autant aimé de Vénus, que Cyniras avait été aimé de sa fille, et même Vénus le suit partout dans les bois et au travers des Rochers.  

   Le temps s'écoule avec une rapidité que rien n'égale. Cet enfant qui devait le jour à sa sœur, et à son Grand­Père, qui à peine était sorti de l'écorce de l'Arbre qui l'avait caché, Adonis enfin passe bientôt de l'enfance à la jeunesse, de la jeunesse à l'âge viril, et acquiert dans tous les états une beauté toujours plus parfaite. Déjà il donne de l'amour à Vénus, et venge ainsi la passion insensée que cette déesse avait inspirée à Myrrha.

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