HIPPOMÈNE ET ATALANTE

     Schoenée ayant formé le dessein de ne donner sa fille Atalante en mariage qu'à celui qui la surpasserait à la course. Hippomène ayant jeté sur le chemin des Pommes d'or, qu'elle s'amusa à ramasser, emporta la victoire et l'épousa. Mais ayant dans la suite profané avec elle un Bois consacré à Cybèle, ils furent l'un et l'autre changés en Lions.

 

 

 

Vous avez peut-être ouï parler d'une fille qui surpassait à la course les hommes les plus légers. Le bruit qui en a couru n'est point une Fable; avec cela elle était si belle qu'on ne pouvait décider lequel l'emportait en elle, ou des charmes du visage, ou de la légèreté des pieds. Étant allée un jour consulter l'Oracle sur le choix d'un époux, elle en eut cette réponse: « Atalante, vous ne devez point songer à l'hymen: il vous sera fatal, vous devez le fuir: pour ne l'avoir pas évité vous aurez le malheur, quoique vivante, de n'être plus ce que vous étiez auparavant». Effrayée de cette réponse, Atalante ne pensa plus qu'à passer sa vie dans les Forêts; et pour se délivrer des poursuites d'une foule d'Amants elle leur proposa cette condition. Si quelqu'un de vous veut me posséder, il faut qu'il dispute avec moi le prix de la course: je serai la récompense du vainqueur, et la mort me vengera de celui que j'aurai vaincu: Telle est la loi que j'impose. Que les charmes de la beauté sont puissants! Une loi si dure n'empêcha pas un grand nombre de ses amants de s'exposer à toutes les suites qu'elle pouvait avoir. Hippomène regardant tran­quillement une de ces courses: « Hé quoi, disait-il, comment peut­on s'exposer à tant de périls pour une femme? ) Dans le temps qu'il condamnait ainsi la témérité de ceux qui s'étaient présentés pour courir, il aperçut Atalante qui avait quitté son voile. Dès qu'il eut jeté les yeux sur cette beauté qui était égale à la mienne, et qui, au sexe près, ressemblait à la vôtre, cher Adonis, il fut saisi d'étonnement. « Jeunes amants, s'écria-t-il, en levant les mains vers le Ciel, pardonnez si je vous ai blâmé avec tant de témérité: je ne connaissais pas le prix de la victoire que vous disputiez. ) En louant ainsi Atalante, il sentit de l'amour pour elle; de l'amour il passa bientôt à la jalousie, et craignit que quelqu'un de ses rivaux ne fût assez heureux pour arriver le premier au but de la carrière. « Pourquoi, disait-il, ne disputerai-je pas avec eux une si belle conquête? Les Dieux sont toujours favorables à ceux qui ne manquent point de courage. ) Pendant qu'il s'entretenait ainsi en lui-même, il vit passer Atalante et quoiqu'elle allât aussi vite qu'un Oiseau, ou qu'une flèche, il eut cependant le temps d'admirer toute sa beauté qu'une course si rapide avait même augmentée. Le vent faisait voltiger sa robe et sa jupe qui était d'une étoffe de différentes couleurs, et ses cheveux flottants jouaient sur ses épaules plus blanches que l'ivoire. A force de courir il s'était répandu sur ce beau corps un rouge qui formait la même nuance qu'un voile couleur de pourpre jette sur un marbre blanc. Hippomène était encore dans l'admiration, lorsque Atalante arriva au bout de la carrière, avec le même avantage qu'elle avait accoutumé de remporter sur ceux qui couraient avec elle. Une couronne fut le prix de sa victoire, et ceux qu'elle venait de vaincre furent contraints de subir la mort, suivant les lois du Combat. Peu étonné du malheur de ces Amants infortunés, Hippomène s'avança, et tenant les yeux attachés sur Atalante, il lui parle ainsi: « Quelle gloire pouvez-vous espérer à ne vaincre que des lâches; c'est avec moi qu'il faut disputer la victoire; si je suis assez heureux pour la remporter, vous n'aurez pas lieu de rougir de vous voir vaincue par un amant tel que moi. Je suis fils de Mégarée de la ville d'Oncheste. Mon père avait Neptune pour aïeul, et je me trouve par là l'arrière-petit-fils du Dieu de la Mer: mon courage et ma valeur répondent à ma naissance. Si je suis vaincu, le nom d'Hippomène rendra votre victoire plus glo­rieuse. ) Pendant qu'il parlait ainsi, Atalante le regardait d'un œil tendre, et ne savait encore si elle eût mieux aimé le vaincre que d'en être vaincue. « Ah, disait-elle, quel Dieu ennemi de la beauté fait courir à sa perte un jeune homme si accompli, et le porte à disputer une épouse au péril d'une vie si précieuse? Je me rends justice, je ne suis pas d'un si grand prix. Non, ce n'est point sa beauté qui me charme, quoiqu'elle eût put faire impression sur moi, c'est sa jeu­nesse. Ce n'est point sa personne qui me touche, c'est le courage et l'intrépidité qu'il fait paraître. C'est sa naissance, c'est son amour. C'est le cas qu'il fait de ma conquête, et qui l'engage à s'exposer à une mort certaine s'il est vaincu. Illustre étranger, lui dit-elle, retirez-vous tandis que vous le pouvez; n'aspirez point à un hymen si funeste ni à une alliance qui coûte si cher; portez ailleurs vos vœux et votre cœur; il n'est point de fille, quelque sage qu'elle soit, qui ne soit charmée de vous posséder. Mais pourquoi m'intéressai-je pour lui, ajoutait-elle, puisqu'il ne sait point profiter du malheur des autres amants; puisqu'il fait si peu de cas de la vie, que malgré le danger évident où il va se précipiter, il veut me disputer la victoire, qu'il périsse avec eux. Mais hélas! Faut-il qu'il meure, parce qu'il a voulu vivre avec moi? La mort sera donc le prix d'un tendre amour? Non. Encore un coup, une victoire si odieuse n'est point digne de moi. Après tout, ce n'est point ma faute. Ah! Que je souhaiterais, Hippomène, que vous abandonnassiez un dessein si téméraire, ou du moins, puisque votre aveuglement est si grand, que vous pussiez me devancer à la course! Qu'il est beau! Quelles grâces accompagnent sa jeu­nesse ! Ah, malheureux amant, plût aux Dieux que vous ne m'eussiez jamais vue! Vous méritez de vivre, et si le barbare Destin ne s'oppo­sait à mon hymen, vous étiez le seul digne de me posséder. » Ainsi s'entretenait Atalante, et comme une personne qui n'a jamais aimé, et qui commence à sentir les premières impressions de l'amour, elle ne connaît point encore l'état de son cœur, et elle ignore qu'elle aime. Déjà le père d'Atalante et le peuple avec lui souhaitaient de voir cette nouvelle course, lorsqu'Hippomène m'adressa cette prière. « Déesse, que Cythère adore, secondez mon entreprise et favorisez des feux que vous avez allumés. » Je fus sensible à cette prière, et comme il n'y avait point de temps à perdre, je lui accordai dans le moment le secours qu'il me demandait. Dans l'Ile de Chypre est un champ, que les habitants du Pays nomment Tamadère. Cet endroit le plus beau de l'Ile m'a été anciennement consacré par les habitants du pays, qui voulurent le joindre au domaine de mon Temple. C'est au milieu de ce champ qu'on voit un arbre dont les feuilles et les fruits sont d'or. l'en revenais alors, et je portais trois pommes que j'y avais cueillies. Je m'approchai d'Hippomène sans être aperçue, et je lui appris, en les lui donnant, l'usage qu'il en devait faire. Dès que les Trompettes eurent donné le signal, on vit partir de la barrière nos deux Amants, leurs pieds ne touchaient point la terre. A les voir on aurait cru qu'ils auraient pu courir sur les ondes ou sur les épis. Les vœux et les cris des spectateurs animaient Hippomène d'une nouvelle ardeur: courage, lui disaient-ils, hâtez-vous, c'est mainte­nant qu'il faut vous servir de toutes vos forces; la victoire est à vous. Il serait difficile de dire auquel des deux ces paroles donnaient le plus de joie, ou à Hippomène ou à Atalante. Combien de fois pouvant le devancer, s'arrêta-t-elle à dessein? Combien de fois eut-elle regret de perdre de vue les yeux de son Amant qu'elle regardait sans cesse? Hippomène fatigué d'une si longue course commençait à perdre haleine, et le but était encore fort loin. Heureusement il s'avisa de laisser tomber une de ses pommes, dont l'éclat ayant frappé Atalante, elle s'amusa à la ramasser, et donna par là de l'avantage à Hippomène. Toute l'assemblée marqua sa joie par des applaudissements réitérés. Cependant Atalante eut bientôt regagné l'avantage qu'elle avait perdu, et laissa le jeune homme derrière elle. Arrêtée une seconde fois par l'autre pomme qu'il jeta à terre, elle reprit encore le devant un moment après. Déjà ils touchaient à la fin de la carrière, lorsqu'Hippomène m'adressa cette prière. « Déesse, qui m'avez fait ce présent, achevez votre ouvrage. }) En prononçant ces paroles il jeta la troisième pomme, mais pour arrêter plus longtemps sa maî­tresse il la jeta à côté et assez loin. Elle balança quelque temps pour savoir si elle devait se détourner pour la ramasser; je l'y forçai, et je rendis même la pomme plus pesante, afin qu'elle eût plus de peine à la relever, et qu'elle en courût moins vite. Enfin pour ne pas faire durer le récit de cette Histoire plus longtemps que leurs courses, Hippomène arriva le premier au but, et la belle Atalante devint le prix de sa victoire. Dis-moi maintenant, mon cher Adonis, si après ce bienfait, Hippomène ne devait pas signaler sa reconnaissance envers moi par des vœux et des sacrifices: l'ingrat cependant oublia une faveur si signalée, et l'encens ne fuma point sur mes Autels. Irritée d'un mépris si outrageant, et pour apprendre à la postérité qu'on ne m'offense pas impunément, je résolus de punir l'amant et la maîtresse. Ils passaient un jour près d'un Temple que le pieux Échion avait autrefois élevé au milieu d'un Bois, en l'honneur de la mère des Dieux. Comme ils étaient fatigués d'une longue marche, ils s'assirent à l'ombre pour se reposer. Hippomène voulut donner des marques de sa tendresse à Atalante, dans un lieu qui ne le permet­tait pas; et c'était moi, qui lui en avais fait venir la tentation. Près du Temple était un antre sacré, dont la voûte était faite de Rocailles et de Pierres ponces, et dans lequel les Prêtres avaient placé plusieurs Statues de leurs Dieux: ils y entrèrent et le profanèrent. Les Dieux pour ne pas voir ce Sacrilège détournèrent la tête, et Cybèle en fut si irritée qu'elle voulut d'abord précipiter ces deux époux dans le Tartare; mais ce châtiment lui parut trop léger pour un crime si énorme. Leur corps commença dans ce moment à se couvrir d'un poil roussâtre; leurs doigts devinrent des ongles crochus; une longue queue qui traînait jusqu'à terre parut à l'extrémité de leur dos: leurs épaules présentèrent une large poitrine, et leur visage devint féroce. Au lieu de parler comme auparavant ils ne firent que rugir, et les Antres et les Cavernes devinrent leur demeure ordinaire. En un mot, ils furent changés en Lions, animaux redoutables à tout le monde, et dociles pour la seule Cybèle, dont ils conduisent le char. De grâce, cher Adonis, évitez avec soin des animaux si féroces et tous ceux en général, qui au lieu de fuir lorsqu'on les poursuit, ont l'audace de courir eux-mêmes contre ceux qui les suivent.

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