LE MARIAGE DE PÉLÉE

 

 

Protée ayant prédit à Thétis qu'elle aurait un Fils plus puis­sant que son Père, Jupiter qui en était amoureux la céda à Pelée. La Déesse, pour éluder ses poursuites, prend différentes figures, mais Protée ayant con­seillé à Pelée de la lier pendant qu'elle dormait, et de ne point la laisser échapper, jusqu'à ce qu'elle fût revenue sous sa forme ordinaire, il l'épouse et la rend Mère d'Achille. Pelée ayant tué son Frère Phoque, va à Trachine pour être expié par Ceix qui en était Roi. Ce Prince qu'il trouve dans l'affiiction, lui apprend la mort de son Frère Dédalion et l' histoire de Chione sa nièce, que Diane avait tuée d'un coup de flèche pour la punir de sa vanité. Pendant que ce Prince raconte cette histoire, le Chef des troupeaux de Pelée vient lui apprendre qu'un loup dévorait ses bœufs sans qu'on pût y mettre ordre. Thétis, sœur de Psamathe qui l'avait envoyé pour venger la mort de Phoque, la fléchit par ses prières, et le loup est changé en rocher.

 

Protée s'entretenant un jour avec Thétis lui parla ainsi: « Déesse de la Mer, vous deviendrez Mère d'un Fils qui par son courage et ses belles actions effacera la gloire de son Père, et sera plus puissant que lui. » Cet Oracle engagea Jupiter, quoique amoureux de Thétis, de renoncer à son alliance. De peur que l'Univers ne vît quelqu'un plus puissant que lui, il céda toutes ses prétentions à Pelée son petit-fils, et lui ordonna d'épouser cette Déesse. Dans la Thessalie est un Isthme fait en forme de croissant, et formé par langues de terre qui s'avancent dans la Mer. Ce serait un très bon port si l'eau y avait plus de profondeur; mais à peine y couvre-t-elle le sable. Le rivage en est ferme, uni, point embarrassé de plantes marécageuses: on y marche sans aucune fatigue, et sans que les traces des pieds y soient marquées. Près de là est un bois de myrtes et d'oliviers, au milieu duquel se trouve une grotte tellement taillée, qu'on ne sait si c'est un ouvrage de l'art ou de la nature, il y a cependant beaucoup d'apparence que l'art s'en est mêlé. C'est dans cette grotte, Thétis, que vous veniez souvent toute nue sur le dos d'un Dauphin, et que Pelée vous trouva endormie. Comme vous ne vouliez point consentir à ses désirs, il se mit en devoir en se jetant à votre cou, d'obtenir par la force ce que vous refusiez à sa tendresse, et il y aurait réussi, si vous n'aviez eu recours à vos artifices ordinaires, en vous transformant en différentes figures. Vous parûtes d'abord sous la forme d'un oiseau, sans pouvoir cependant lui échapper: devenue un arbre, Pelée le tint embrassé; mais lorsque vous vous montrâtes à ses yeux sous la figure d'une Tigresse, il en fut effrayé et vous abandonna. Alors s'adressant aux Dieux de l'onde, il leur offre un Sacrifice, répand du vin dans la Mer, y jette les entrailles de la victime, et fait brûler de l'encens en leur honneur. Protée sortant du fond des eaux, lui adresse ce discours: « Fils d'Éaque, vos vœux seront accomplis; vous serez heureux; mais il faut sur­prendre Thétis endormie dans sa caverne, et la lier de manière qu'elle ne puisse vous échapper. Quelque figure qu'elle prenne n'en soyez point alarmé; serrez toujours ses liens, jusqu'à ce qu'enfin elle paraisse sous sa véritable forme. » A peine Protée avait prononcé ces dernières paroles qu'il se replongea sous les flots. Le Soleil était alors à la fin de sa carrière, et son Char prêt à entrer dans l'Océan, lorsque la belle Thétis, sortant de la Mer, vint dans la grotte où elle avait accoutumé de passer la nuit. Pelée n'avait pas encore achevé de la lier, qu'elle commença à prendre différentes figures. Mais lorsqu'elle sentit qu'elle était attachée avec des liens si puissants; après avoir fait de vains efforts pour se dégager, elle poussa un grand soupir, et parla ainsi à son Amant. « Pelée, ce n'est qu'avec le secours d'un Dieu que vous remportez la victoire. » En disant ces mots elle reprit sa forme ordinaire, consentit à l'épouser, et devint Mère du grand Achille. Heureux par cet Hymen qui lui était si honorable, et par la naissance d'un fils si illustre, Pelée aurait joui d'un bonheur parfait, s'il ne l'avait troublé en tuant son Frère Phoque. Banni de sa Patrie, il se retire à Trachine où régnait Ceïx. Ce Prince Fils de Lucifer, et qu'on reconnaissait aisément aux traits de son Père qui brillaient sur son visage, régnait dans cette Ville d'une manière douce et pacifique; mais la tristesse dont il était accablé à cause de la mort de son Frère, le rendait alors entièrement méconnaissable. Pelée accablé de fatigue et de chagrin, arriva à sa Cour peu accompagné, ayant laissé dans une Vallée couverte d'arbres, ses équipages et ses Troupeaux. Après avoir obtenu la permission de voir le Roi, il se présenta devant lui, tenant à la main une branche d'olivier couverte d'un voile, et lui apprit son nom et sa naissance; mais alléguant un faux prétexte de sa fuite, il lui cacha le crime qui en était la véritable cause, et le pria de lui accorder une retraite ou dans Trachine, ou dans quelque autre lieu de ses États. Ceïx lui répondit avec douceur: « Mes États sont ouverts à tout le monde; l'hospitalité que j'exerce envers les personnes de la plus basse condition, vous serait-elle refusée, à vous que de grandes actions, une naissance illustre et qui rapporte son origine à Jupiter, rendent si recommandable? Il est inutile de me faire aucune prière: sûr d'obtenir tout ce que vous souhaiterez, vous pouvez vous regarder comme le Maître de tout ce qui m'appartient: Heureux si je pouvais vous offrir quelque chose de plus considérable. » En parlant ainsi, Ceïx répandait des larmes, et comme Pelée et ceux qui l'accompagnaient lui demandèrent, quel était le sujet de son affliction, il leur tint ce discours: « Vous croyez sans doute que l'oiseau qui ne vit que de rapines, et qui est la terreur des autres oiseaux, fut toujours couvert de plumes, comme il l'est à présent; il faut vous détromper: il y a peu de temps que c'était un homme; et il a conservé après son changement le courage, la férocité et la violence qu'il avait autrefois. Son nom était Dédalion, il reconnaissait pour Père l'Astre qui annonce l'Aurore, et qui disparaît le dernier. Comme j'ai toujours aimé la paix, j'ai employé tous mes soins pour l'entretenir dans mes États et dans ma famille; mon Frère, au contraire se plaisait dans le carnage et dans les com­bats; et ce même courage avec lequel, depuis sa métamorphose, il fait la guerre aux Colombes qui sont autour de la Ville de Thisbée, il l'employait autrefois à dompter des Nations entières, et des Rois puissants. Il avait une Fille parfaitement belle, non1ffiée Chione, qui à l'âge de quatorze ans était suivie d'une foule d'amants. Un jour comme Apollon et Mercure revenaient, l'un de Delphes, et l'autre du Mont Cyllène, ils l'aperçurent et en devinrent amoureux. Le premier voulut attendre la nuit pour lui déclarer sa passion, mais Mercure, sans différer plus longtemps, la frappa de son Caducée, l'endormit, et lui fit violence. Dès que les Étoiles commencèrent à briller dans le Ciel, Apollon prit la figure d'une vieille Femme, et la trompa sous cette apparence. Au bout de neuf mois elle accoucha de deux enfants, qui tenaient du caractère et du génie de leurs Pères. Le Fils de Mercure, qui fut nommé Autolycus, ressemblait à son Père; il volait avec habileté, et trompait les yeux les plus fins. Philammon son autre Fils, devenu illustre par sa voix et par sa Lyre, fit connaître qu'il avait Apollon pour Père. Mais à quoi servit à Chione d'avoir su plaire à ces Dieux, d'avoir eu deux enfants si célèbres, d'être Fille d'un Père brave et courageux, d'avoir pour aieulle Maître et le Souverain des Dieux? Faut-il donc que la gloire et les honneurs soient si funestes? Oui, Pelée, ce fut là la cause des malheurs de Chione. Assez vaine pour se préférer à Diane, elle osa mépriser sa beauté. Nous verrons, dit la Déesse en courroux, si nous pourrons du moins lui plaire par nos actions. Dans le moment elle banda son arc, et perça d'un coup de flèche cette langue sacrilège. Chione frappée d'un coup mortel, fait de vains efforts pour parler: sa voix l'abandonne, et elle perd la vie avec son sang. Je ne saurais vous exprimer l'affliction que me causa cette mort; mais quoique je ressentisse toute la douleur que la nature inspire à un Oncle pour une Nièce qu'il chérit, je ne songeai qu'à consoler un Frère qui avait pour moi beaucoup de tendresse. Semblable à un rocher battu des flots de la Mer, Dédalion fut insensible à tout. ce que je pus lui dire pour calmer sa douleur et faire cesser ses larmes. Lorsque le corps de sa Fille fut sur le bûcher, quatre fois il s'efforça de se jeter au milieu des flammes, et on eut toutes les peines du monde à l'en empêcher. Enfin s'étant échappé des mains de ceux qui le retenaient, il se mit à courir avec la même furie qu'un Taureau   qui porte l'aiguillon qui l'a piqué. Il passait par des endroits impraticables, et où il n'y avait aucune route. La manière dont il courait avait quelque chose de plus qu'humain: on aurait dit qu'il avait des ailes aux pieds. Il nous fut impossible de l'atteindre; et comme il n'avait d'autre désir que de perdre la vie, il monta sur le Parnasse, et se précipita du haut d'un rocher. Apollon touché de compassion pour lui, lui ayant donné des ailes le soutint dans sa chute, et il demeura suspendu en l'air. Sa bouche fut changée en un bec crochu, et ses ongles en des serres faites en forme de hameçon. Il conserva dans son changement tout son courage, et une force bien au-dessus de la grandeur de son corps. Enfin, devenu Épervier, il fait sans distinction la guerre à toute sorte d'oiseaux, et leur fait sentir une partie des maux qu'il souffre lui-même. » Ceix racontait encore l'aventure extraordinaire de son Frère, lorsque Anétor Chef des troupeaux de Pelée arriva tout hors d'haleine: « Pelée, s'écria-t-il, je viens vous annoncer un malheur étrange. » Pelée surpris de ce discours, aussi bien que le Roi de Trachine, lui ordonna de lui apprendre ce qui venait d'arriver. « J'avais conduit, répondit Anétor, vos bœufs sur le rivage, pendant la chaleur du midi: les uns s'étaient couchés sur le sable, les autres étaient sur le rivage, d'autres enfin s'étaient jetés dans la Mer pour se rafraîchir. Près de là est un Temple, où l'on n'a employé ni l'or, ni le marbre. Il est environné d'une antique et sombre forêt. Un pêcheur qui séchait ses filets sur le rivage, m'apprit que le Temple était consacré à Nérée et aux Néréides, et que c'étaient les seules Divinités qu'on y adorait. Près de ce Temple est un marécage bordé de saules, qui s'est formé de l'eau que la Mer y a laissée. Du fond de ce Marais est sorti tout à coup un loup d'une grandeur énorme, avec un bruit si épouvantable, que tout le voisinage en a été effrayé. Une écume mêlée d'un sang noir lui découlait de la gueule, et ses yeux étince­laient comme deux flambeaux ardents. Plus animé encore par la rage que par la faim, il s'est jeté indifféremment sur tous les bœufs pour les égorger. Plusieurs même d'entre nous, qui s'étaient mis en devoir de s'opposer à sa furie, blessés par ce monstre, sont demeurés morts sur la place. Le rivage et l'eau sont teints du sang que le car­nage y a laissé, et les marais d'alentour retentissent du mugissement des Taureaux qu'il égorge. Il n'y a pas un moment à perdre, le moindre retardement deviendrait funeste; armons-nous tous pour aller sauver ce qui peut être échappé à la fureur de ce monstre." Ainsi parla Anétor. Pelée, moins touché de sa perte que du souvenir de son crime, comprit que la Néréide voulait venger le meurtre de Phoque son Fils.

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