MORT DE CEIX ET D'ALCYONE

 

Cependant CeÏx ordonna que tout le monde prît les armes, et il allait se mettre à la tête de la troupe, lorsqu'Alcyone son épouse qui entendit ce mouvement, sortit à demi coiffée de sa chambre, remit ses cheveux en désordre, et se jetant au col de son époux les yeux baignés de larmes, elle le conjura de donner du secours à Pelée, sans aller lui-même exposer ses jours et ceux de son épouse. " Perdez, belle Alcyone, lui dit Pelée, perdez une crainte dont le motif est si beau et marque tant de tendresse pour CeÏx. L'offre qu'il me fait prouve sa bonté et sa générosité; mais je n'ai pas envie d'en abuser. Au lieu de prendre les armes, nous ne devons songer qu'à apaiser le Dieu de la Mer par des vœux et par des sacrifices." Près du rivage était une Tour fort élevée qui servait de Phare aux Vaisseaux que la Mer avait fatigués. Ils montent sur cette Tour, d'où voyant avec douleur les Taureaux étendus dans la plaine, et le Monstre qui avait causé tant de ravages, tout couvert de sang; Pelée tendit les mains du côté de la Mer, et pria Psamathe de cesser enfin de le persécuter, et de mettre des bornes à sa vengeance. La Nereide, peu touchée des prières de ce Prince, demeura inflexible, jusqu'à ce que les larmes de Thétis qui la sollicitait en faveur de son époux, lui firent oublier tout son ressentiment. Cependant le Monstre animé par le carnage continuait à massacrer les troupeaux, lorsqu'il fut tout d'un coup changé en rocher, dans le temps qu'il dévorait une génisse; et quoiqu'il conservât encore après cette métamorphose, toutes les marques de sa fureur et de sa rage, sa couleur faisait cependant juger qu'il n'était plus à craindre. Le destin ne permit pas à Pelée de demeurer plus longtemps dans les Etats de Ceïx: errant et fugitif il parcourut différents Pays, et après de grandes courses il arriva enfin dans la Thessalie, où il fut expié par Acaste du meurtre de son Frère.

Ceïx étant allé consulter l'Oracle d'Apollon, fait naufrage à son retour, et Junon envoie Morphée, le Dieu du Sommeil, à Alcyone pour lui en apprendre la nouvelle. A son réveil elle court sur le rivage, où ayant vu le corps de son Mari qui flottait sur l'eau, elle se jette de désespoir dans la Mer, et les Dieux les changent l'un et l'autre en Alcyons.

Ceix pour se délivrer de l'inquiétude que lui causaient de funestes présages, depuis la mort de son Frère, résolut d'aller à Claros, pour y consulter l'Oracle d'Apollon (unique ressource des hommes dans leurs calamités.) Il ne lui était pas permis alors d'aller à Delphes, parce que l'impie Phorbas avec les Phlégiens s'était rendu maître des chemins qui y conduisaient. Lorsque avant son départ il communiqua son dessein à sa chère Alcyone, elle se sentit saisie d'un froid mortel; elle pâlit, et répandit un torrent de larmes. Trois fois elle fit de vains efforts pour parler; mais ses soupirs et ses pleurs étouffèrent sa voix. Enfin, elle fit cette plainte entrecoupée de sanglots; « Quel crime ai-je donc commis, mon cher époux, qui puisse ainsi vous faire changer? Qu'est devenue cette tendre inquiétude? Où sont les empressements que vous aviez pour moi? Aujourd'hui tranquille en m'abandonnant, vous cherchez à vous éloigner: Est-ce donc par l'absence qu'on prouve l'amour? Encore si vous faisiez votre voyage par terre; quoique ma douleur fût égale, mon inquiétude serait moins grande; mais la mer m'épouvante: son rivage seul me donne de l'horreur. J'ai vu depuis peu sur le rivage les tristes débris d'un naufrage; et j'y ai souvent rencontré des tombeaux qui n'avaient que les noms de ceux dont les corps avaient été engloutis sous les flots. Qu'Éole votre Beau-Père, qui est le maître souverain des Vents, et qui les tient enchaînés, ne vous inspire pas une téméraire confiance. Quand il les a une fois lâchés, et qu'ils sont en liberté, il n'est point de ravages qu'ils ne causent sur mer et sur terre. Les nuages agités par les violentes secousses qu'ils leur donnent, forment la foudre et les éclairs. Plus je les connais, et je les connais pour les avoir vus souvent en courroux dans le Palais de mon Père, lorsque j'étais encore enfant; plus je les crains, plus ils m'épouvantent. Que si mes prières vous trouvent inflexible, mon cher Ceïx; si vous persistez toujours dans la résolution de faire ce funeste voyage, permettez-moi du moins de vous accompagner, afin que j'aie la consolation de partager vos maux. Éloignée, je serais dans de continuelles inquiétudes; mais lorsque je serai près de vous, l'illusion n'aura plus de part à mes alarmes, et je n'aurai à craindre que des maux véritables. » Le discours et les larmes d'Alcyone attendrirent Ceïx, qui n'avait pas moins d'amour pour elle qu'elle en avait pour lui. Cependant il demeura toujours dans la résolution d'aller par Mer sans vouloir permettre que son épouse s'exposât aux dangers de ce voyage. Il lui dit les choses les plus tendres pour la rassurer, mais tout fut inutile, et elle demeura inconsolable. Enfin, pour diminuer autant qu'il lui était possible la douleur qu'allait lui causer ce funeste départ, il ajouta ces mots qui mirent le calme dans son esprit. « Quoique l'absence la plus courte doive nous paraître insupportable à l'un et à l'autre, je vous jure par la brillante lumière de mon Père, que si le Destin ne met un obstacle invincible à mon retour, vous me verrez avant deux mois. » Comme cette promesse flatta Alcyone de la douce espérance de revoir bientôt son époux, elle ne s'opposa plus à son départ, et il ordonna sur-le-champ qu'on équipât un Vaisseau et qu'on le mît en mer. A la vue de ces préparatifs, Alcyone fut saisie d'un nouvel effroi; et comme si elle avait cru quelque pressentiment du malheur qui devait arriver à son époux, elle laissa couler des larmes, l'embrassa de la manière du monde la plus tendre, et en lui disant le dernier adieu, elle tomba évanouie. Les Matelots qui voyaient que Ceïx ne cherchait qu'à éloigner le départ, se mirent à ramer de toutes leurs forces. Alcyone qui était revenue de son évanouissement, aperçut son époux debout sur la Poupe, qui lui faisait signe avec la main qu'il la voyait, et elle lui fit le même signe. Lorsque le Vaisseau fut trop loin pour pouvoir reconnaître Ceïx, elle le suivit des yeux autant qu'il lui fût possible; et quand il fut hors de la portée de la vue, elle les tint attachés sur les voiles qui voltigeaient au haut du mât. Enfin quand il ne lui fut plus possible de rien apercevoir, elle alla se jeter sur son lit. La chambre et ce même lit lui rappelant le souvenir de son Mari, lui firent encore répandre des larmes. Cependant le Vaisseau s'éloignait; et comme le vent était favorable, on cessa de ramer, et on tendit toutes les voiles pour aller plus vite. On avait fait environ la moitié du chemin, et la terre se trouvait des deux côtés également éloignée, lorsqu'à l'entrée de la nuit, le vent commença à souffler avec plus de violence, et la mer parut couverte d'écume. D'abord le Pilote ordonne qu'on plie les voiles, et qu'on les attache aux Antennes; mais le bruit des vents empêche de l'entendre, et la fureur des vagues rend cette manœuvre impossible. Cependant tout le monde est occupé. Les uns retirent les rames dans le Navire; les autres attachent des planches à ses deux flancs, pour empêcher l'eau d'y entrer; et d'autres pompent celle qui y était déjà entrée. Il y en a qui travaillent à plier les voiles, pendant que d'autres retirent les Antennes qui flottaient au gré des vents. Cependant l'orage augmente; les vents en fureur bouleversent les flots avec une extrême violence, et les font heurter les uns contre les autres. Le Pilote étonné, ne sait plus quel parti prendre ni quels ordres donner, et le péril est si grand qu'il met son art en défaut. Tout est en confusion: tout le trouble et le déconcerte; les cris des Matelots, le bruit des cordages et des mâts, l'horrible mugissement des vagues, l'impétuosité des flots qui heurtent le Vaisseau, les éclats de tonnerre. Les flots agités par les vents s'élèvent jusqu'aux nues, et semblent menacer le Ciel de se confondre avec lui. Ensuite venant à se précipiter jusqu'au fond de l'abîme, ils prennent la couleur brillante du sable qu'ils entraînent, et un moment après paraissent plus noirs que l'eau du Styx: quelquefois enfin unis comme une vaste plaine, ils blanchissent d'une écume mugissante. Le Vaisseau, triste jouet des flots, suit tous les mouvements qu'ils lui donnent. Élevé avec eux, il voit comme du sommet d'une haute montagne des gouffres ouverts; puis précipité tout d'un coup jusqu'aux Enfers, il considère le Ciel dans un espace immense. Ses flancs heurtés par les vagues, font entendre un bruit semblable à celui d'une machine qui renverse les murailles d'une Ville. Tels que deux lions qui animés par l'ardeur du combat, se jettent avec fureur sur les dards qu'on leur présente, les flots confondus avec les vents qui les poussent, attaquent le Navire avec un fracas horrible, s'élèvent au-dessus du pont, l'entrouvrent et y entrent de tous côtés. Cependant le nuage crève et il en tombe des torrents d'eau avec tant d'abondance, qu'on dirait que le Ciel vient se confondre avec la Mer, ou que la Mer va prendre la place du Ciel. Les voiles déjà appesanties par l'eau de la Mer, redoublent leur poids par la pluie qui les mouille. Aucun astre ne brille dans le Ciel, et la noirceur de l'orage jointe à celle de la nuit, augmente encore l'horreur des ténèbres. Si l'on voit quelque clarté, elle ne vient que de la lueur des éclairs et de la foudre qui semble embraser les eaux. Cependant les flots continuent à attaquer le Vaisseau avec fureur; et comme à l'assaut d'une Ville, le Soldat le plus intrépide après avoir plusieurs fois tenté inutilement de grimper sur la muraille, animé par la gloire, y monte enfin le premier; de même après que les flots eurent longtemps battu le Vaisseau à demi fracassé, celui qu'on nomme le dixième. Le plus furieux de tous, roule autour, bondit, s'élance de tous les côtés, et ne cesse point de lui livrer l'assaut jusqu'à ce qu'il y soit entré, comme dans une place d'armes. Le Navire qui a déjà reçu par ce terrible choc une grande quantité d'eau, en reçoit encore à chaque instant en abon­dance. Figurez-vous l'effroi et la consternation d'une Ville assiégée, lorsqu'une partie des ennemis y est entrée, et que l'autre mine les murailles pour augmenter la brèche, et vous aurez une juste image de l'épouvante où était dans ce triste moment tout l'équipage du Vaisseau. L'art et le courage manquent tout à la fois, et le Matelot consterné croit voir la mort entrer dans le Navire à chaque vague qui y entre. L'un s'abandonne aux larmes; l'autre demeure interdit et sans mouvement. Celui -ci regarde comme heureux ceux qui peuvent espérer les honneurs des funérailles; celui-là faisant d'inutiles vœux, lève les mains et les yeux vers le Ciel, que les ténèbres lui dérobent: il y en a qui sont frappés du souvenir de leurs Frères et de leurs Parents, qu'ils ne doivent plus revoir; d'autres y regrettent leurs maisons, leurs enfants, et tout ce qu'ils vont perdre: Ceïx n'est touché que du souvenir d'Alcyone: Alcyone seule l'occupe; il ne parle que d'elle; mais quelque regret qu'il ait de la perdre, il est charmé qu'elle ne partage pas le danger où il se trouve. Il voudrait avoir la triste. consolation de pouvoir tourner ses derniers regards du côté de sa chère Patrie et de sa maison; mais il ne sait où il est: tant les ténèbres de la nuit jointes à celles de l'orage sont épaisses et sombres. Cependant un coup de vent renverse le mât et brise le gouvernail; et la vague surmontant tous les obstacles qui s'étaient opposés à sa rencontre entre avec impétuosité dans le Vaisseau, et l'engloutit avec un bruit semblable à celui que feraient le Mont Athos et le Pélion, s'ils tombaient dans la Mer. Un grand nombre de ceux qui y étaient, périrent dans le fond de l'abîme; les autres s'attachèrent aux débris du Navire, aux cordages, aux mâts; Ceïx saisit une planche, et appela inutilement à son secours Eole et Lucifer son Père, et le nom d'Alcyone était sans cesse dans sa bouche. Il aurait souhaité du moins que les flots après sa mort pussent porter son corps vers le rivage où elle était, afin qu'une main si chère lui rendît les derniers devoirs. A chaque fois que la vague le lui permettait, il prononçait le nom d'Alcyone: comme s'il avait pu par là calmer les flots irrités. Cependant un nuage obscur qui était sur sa tête, crève et l'engloutit. Lucifer, qui pendant cette funeste nuit avait paru si sombre qu'il n'avait pas été possible de le reconnaître, ne pouvant abandonner le Ciel dans ce triste moment, s'enveloppe sous un épais nuage qui le dérobe entièrement à la vue. Cependant Alcyone qui ignorait le sort de son époux, comptait tous les moments d'une si cruelle absence. Elle faisait travailler avec em­pressement aux habits qu'elle lui préparait, et à ceux qu'elle devait prendre elle-même à son arrivée. Flattée de la vaine espérance de le revoir dans peu de jours, elle offrait aux Dieux de continuels sacrifices pour son retour. Junon surtout en était sans cesse solli­citée. Elle allait tous les jours aux pieds des Autels de cette Déesse, pour lui demander la conservation d'un Époux qui n'était plus. Elle priait les Dieux de le lui ramener, et de le ramener fidèle, et avec la même tendresse et le même amour qu'il avait en partant. Elle leur demandait qu'un Époux si cher ne lui manquât jamais de foi. Hélas! c'était en cela seul que ses vœux étaient exaucés. Enfin, Junon ne pouvant souffrir plus longtemps qu'on lui offrît des sacrifices pour une personne qui ne vivait plus, et voulant éloigner de ses Autels une main qui les profanait, s'adressa ainsi à Iris: « Iris, qui exécutez mes ordres avec tant de fidélité, partez, allez au Palais du Dieu du Sommeil, et ordonnez-lui de ma part d'envoyer à Alcyone des songes qui lui apprennent la triste aventure de son Époux. » Elle dit, et Iris vêtue d'un habit où brillaient mille couleurs, et marquant sur ses traces un Arc dans le Ciel, se rend dans le fond du rocher où est la demeure de ce Dieu. Dans le Pays des Cimmériens est une vaste caverne où les rayons du Soleil ne pénétrèrent jamais. Toujours environnée de nuages sombres et obscurs, à peine y jouit-on de cette faible lumière qui laisse douter s'il est jour ou nuit. Jamais les coqs n'y annoncèrent le retour de l'Aurore. Jamais les chiens ni les oies qui veillent à la garde des maisons, ne troublèrent par leurs cris importuns, le tranquille repos qui y règne. Nul animal ni féroce ni domestique ne s'y fit jamais entendre. Le vent n'y agita jamais ni les feuilles ni les branches. On n'y entend ni querelles ni murmures: c'est le séjour du silence et de la douce tranquillité. Le seul bruit qu'on y entend est celui du Fleuve d'Oubli, qui coulant sur de petits cailloux, fait un doux murmure qui invite au repos. A l'entrée de ce Palais naissent des pavots et une infinité d'autres plantes, dont la nuit ramasse soigneusement les sucs assoupissants pour les répandre sur la terre. De crainte que la porte ne fasse du bruit en s'ouvrant ou en se fermant, l'antre demeure toujours ouvert et on n'y voit aucune garde. Tel est le séjour du Sommeil. Au milieu de son Palais est un lit d'Ébène, couvert d'un rideau noir: c'est là que repose sur la plume et sur le duvet le tranquille Dieu du Sommeil. Les songes qui imitent toutes sortes de figures, et qui sont en aussi grand nombre que les épis dans les plaines, les feuilles dans les forêts, et les grains de sable sur le rivage de la mer, demeurent nonchalamment étendus autour du lit de leur Souverain. Iris en entrant dans cette caverne, repousse ces vains fantômes qui s'oppo­saient à son passage et s'approche du lit du Sommeil. L'éclat dont brillaient ses habits s'étant répandu dans ce sombre Palais, le Dieu qui l'habite, et qui la reconnaît, ouvre ses yeux appesantis, fait un effort pour se relever et retombe aussitôt. Enfin après avoir laissé souvent tomber son menton sur son estomac, il fait un dernier effort, et s'appuyant sur le coude, lui demande quel était le sujet de son arrivée. « Dieu du repos, lui répondit la Messagère de Junon, tran­quille sommeil, qu'aucun soin ne trouble, et qui jouissant vous-même d'une éternelle paix, portez le calme dans l'esprit des mortels, lorsqu'ils sont fatigués par le travail, et réparez leurs forces abattues en leur procurant la douceur du repos; commandez à celui des Songes qui annonce la vérité, d'aller à Trachine sous la figure de Ceïx, pour apprendre à Alcyone la triste Histoire du naufrage de son époux. C'est Junon qui vous l'ordonne ». Iris, après s'être acquittée de cette commission, sentant déjà ses yeux appesantis, et ne pouvant qu'à peine résister aux charmes du sommeil, partit en diligence, et s'en retourna sur le même arc qui l'avait amenée. Le Dieu du Sommeil, de tous les Songes ses enfants, ne réveilla que Morphée, le plus habile de tous à prendre la démarche, le visage, l'air et le son de la voix de ceux qu'il veut représenter. Il possède l'art d'imiter leur habillement, et fait employer les mêmes paroles dont ils ont coutume de se servir. Mais ce songe n'est que pour les hommes. Il en est un autre qui prend la figure des bêtes sauvages, des oiseaux et des serpents: les Dieux l'appellent Icèle, et les hommes Phobetor. Le troisième qui se nomme Phantase, se transforme en terre, en rocher, en rivière, et en toutes sortes de choses inanimées. Ces trois Songes n'habitent que les Palais des Rois et des Grands; les autres sont pour le Peuple. Le Dieu du Sommeil, ayant chargé Morphée d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir, étend le bras, laisse tomber sa tête et s'endort. Morphée prend son vol, et sans laisser entendre le moindre bruit, sort du Palais du Sommeil et se rend en peu de temps auprès d'Alcyone, au milieu des ténèbres de la nuit. En entrant dans sa chambre, il quitte ses ailes, prend la figure de Ceïx, et paraît avec un visage triste, pâle et mourant auprès du lit d'Alcyone. Il était sans habit, tout défiguré, la barbe et les cheveux mouillés. Dans ce déplorable état il s'appuie sur le lit et lui parle ainsi, le visage baigné de larmes. « Ma chère Alcyone, reconnaissez-vous Ceïx? La mort l'a-t-elle assez changé pour le rendre méconnaissable? Jetez les yeux sur moi, et il sera aisé de me reconnaître; mais au lieu de votre époux, vous n'en verrez que l'ombre. Hélas! vos vœux, ma chère Alcyone, n'ont point été exau­cés; j'ai perdu le jour; ne vous flattez plus de la douce espérance de me revoir. Surpris dans la Mer Égée par une horrible tempête, mon Vaisseau, après avoir été longtemps le jouet des vagues et des vents, a été englouti sous les flots, dans le temps que je prononçais votre nom. Ce n'est point une personne suspecte, qui vient vous annoncer une si triste nouvelle: ce ne sont point des bruits populaires, et toujours incertains: c'est moi-même; c'est votre cher Ceïx, qui vous apprend l'histoire de son naufrage. Levez-vous promptement; donnez des larmes au plus tendre de tous les époux. Revêtez­vous de vos habits de deuil, et ne permettez pas que mon ombre descende dans les enfers, sans avoir reçu le tribut de vos larmes. » Morphée joignit à ce discours le son de la voix, et le geste de la main de Ceïx. Il parut même répandre véritablement des larmes, et il imita si bien l'époux d'Alcyone, qu'elle ne douta point que ce ne fût lui-même. Quoique livrée au sommeil, elle gémit à ce triste récit, versa des pleurs, et étendant les bras pour embrasser son époux, elle n'embrassa que son ombre. « Où allez-vous, cher Ceïx, s'écria­t -elle, demeurez; voulez- vous vous éloigner de moi? souffrez que je vous accompagne. » Au cri qu'elle venait de faire, et au trouble que lui causa le fantôme de son mari, elle se réveilla en sursaut, et chercha de tous côtés, si elle ne le voyait point; car ses femmes qui l'avaient entendue, étaient déjà entrées dans son appartement, et y avaient apporté de la lumière. Comme elle ne vit plus son époux, elle se meurtrit le visage, déchire ses habits, se frappe la poitrine et s'arrache les cheveux. Sa nourrice lui demandant quel était le sujet du trouble où elle la voyait: « Alcyone n'est plus, répondit­elle, elle n'est plus; elle a perdu la vie avec son cher Ceïx: vous la consoleriez vainement: le même naufrage a fait périr ce tendre époux et sa chère épouse. Je viens de le voir; je l'ai reconnu; et lorsque j'ai voulu me jeter à son cou, je n'ai embrassé qu'un vain fantôme: mais hélas! c'était l'ombre elle-même de mon époux; je n'en saurais douter. Il n'avait plus cet air doux et gracieux qui le rendait si aimable, ; il était pâle, nu, défiguré, et ses cheveux étaient dégouttants d'eau. C'est là, dit-elle en montrant l'endroit, où elle avait aperçu le fantôme, et regardant s'il n'avait point laissé quelque trace dans sa chambre, oui, c'est là même que je viens de le voir. O trop malheureux Ceïx, voilà le malheur qu'un secret pressentiment m'annonçait, lorsque je m'opposais à votre départ et que je vous conjurais d'une manière si pressante de ne point vous exposer à la merci des vents et des flots. Plût aux Dieux, que puisque vous deviez périr dans ce funeste voyage, je vous eusse accompagné; je ne vous aurais point séparé. Maintenant je meurs sans vous; je suis la proie des mêmes flots qui vous ont englouti; et quoique éloignée de la Mer, je me trouve exposée à toute sa fureur. Ma seule douleur, si je m'efforçais de la surmonter, et de prolonger mes tristes jours, serait mille fois plus cruelle que la Mer en courroux; mais je ne ferai point de vains efforts pour la combattre. Je ne vous abandonnerai pas, cher Ceïx: et puisqu'il ne m'a pas été permis de vous accompagner dans ce malheureux voyage, la mort du moins nous réunira. Si nos cendres ne sont renfermées dans la même urne, on lira sur notre tombeau la même épitaphe: nos os seront séparés; mais nos deux noms ne le seront point. }) La douleur l'empêcha d'en dire davantage, et les plaintes qu'elle venait de faire, avaient été souvent interrompues par ses soupirs et par ses sanglots. Dès que le jour commença à paraître, elle courut sur le rivage à l'endroit d'où Ceïx était parti, et pendant qu'elle disait, ce fut là qu'il s'arrêta; là il mit à la voile; voici le même lieu où il m'embrassa pour la dernière fois: tandis qu'elle rappelait dans sa mémoire tout ce qui s'était passé le jour de leur séparation, et qu'elle jetait sur la mer des regards inquiets, elle aperçut de loin je ne sais quoi qui la frappa, et qui ressemblait à un cadavre. Il ne lui fut pas possible d'abord de discerner ce que c'était; mais quand le flot eut rapproché l'objet, quoiqu'il fût encore assez éloigné, elle reconnut que c'était le corps de quelque malheureux qui avait fait naufrage, et par cette raison elle fut touchée de son sort. « Hélas! dit-elle en pleurant, qui que vous soyez, vous êtes digne de compassion et si vous avez une épouse, je plains son malheur. » Cependant le cadavre approche, et plus Alcyone le contemple, plus son trouble augmente. Enfin quand il fut près du rivage, elle reconnut son mari. «C'est lui-même, s'écria-t-elle, en déchirant ses habits, s'arrachant les cheveux, et se meurtrissant le visage: c'est lui-même; je n'en saurais douter. C'est donc ainsi, ajouta-t-elle en lui tendant des mains tremblantes, que vous revenez près de votre chère Alcyone. » A l'entrée du port était un Môle qu'on avait élevé pour rompre l'impétuosité des vagues: Alcyone y monte, ou plutôt elle y vole: en effet elle frappait déjà l'air avec les ailes qui venaient de lui naître; et voltigeant sur la surface de la Mer, elle faisait entendre je ne sais quel son plaintif qui ressemblait à celui d'un oiseau. Quand elle fut près du corps de Ceïx, elle l'embrassa et le baisa tendrement. Ceux qui étaient accourus sur le rivage ne savaient si Ceïx était véritablement sensible aux caresses d'Alcyone, ou si les flots avaient donné à sa tête le mouvement qu'on avait aperçu; car il avait en effet donné quelque marque de sensibilité. Enfin, les Dieux touchés du malheur de ces deux tendres époux, les changèrent en oiseaux. Depuis cette métamorphose ils conservent l'un pour l'autre le même amour et les mêmes empressements; et pendant les sept jours qu'Alcyone couve ses œufs dans un nid qui est suspendu à un rocher, sur la surface de l'eau, la mer est calme, la navigation sûre et tranquille, et Éole en faveur de ses petits-fils, tient les vents enchaînés, et les empêche de souffler.

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