LA MORT DE CYGNUS

 

 

 

 

Comme la Renommée avait déjà appris aux Troyens que les Grecs venaient les attaquer avec une puissante Flotte et des troupes choisies, ils ne furent point surpris à leur arrivée; et pour se mettre en état de s'opposer à leur descente, ils s'étaient campés sur le rivage. Dans le combat qui fut donné en cette occasion, Protesilas signala par sa mort le premier exploit d'Hector, et la défaite de cet illustre Grec fit connaître ce qu'on devait attendre de celui qui lui avait ôté la vie. Cette première action coûta beaucoup de sang, à la Grèce et lui enleva de vaillants Capitaines. La perte des Troyens fut aussi très considérable, et ils firent une funeste expérience de la valeur des Grecs. Le Promontoire de Sigée était teint du sang qu'on venait d'y répandre. Dans la chaleur du combat, Cygnus qui devait le jour à Neptune, tua de sa propre main un grand nombre de Grecs. Achille monté sur son char, s'étant fait jour à travers les bataillons les plus épais, et renversant tout ce qui se trouvait sur son passage, cherchait un ennemi si redoutable, ou Hector lui-même. Il rencontre le premier: l'autre ne devait tomber sous ses coups qu'au bout de dix ans. Il anime de la voix ses chevaux, s'approche de Cygnus, et branlant sa pique d'un air menaçant, lui tint ce discours: « Qui que vous soyez, jeune téméraire, vous aurez en mourant la consolation d'être vaincu par Achille. » Il dit, et en même temps il lui lance son Javelot; mais quoique le coup n'eût point porté à faux, il ne lui fit aucune blessure, et le fer de la lance s'émoussa contre son corps  « Fils de Thétis, lui dit Cygnus, car je n'ignore pas qui vous êtes, vous paraissez surpris que je ne sois point blessé d'un coup que vous venez de me porter: que votre étonnement cesse: ce casque que j'ai sur la tête et cette cuirasse servent moins à me défendre qu'à me parer. A l'exemple du Dieu Mars, je ne les porte que comme un simple ornement. Dépouillé de mes armes je n'en suis pas moins invulnérable. Il est glorieux, je vous l'avoue, d'avoir pour mère une Néréide, mais il est infiniment plus flatteur d'avoir pour père le maître de Nérée, de ses Filles, et le Souverain des Mers. » Ainsi parlait Cygnus, lorsqu'il lança sa pique contre Achille avec tant de raideur qu'elle fracassa l'airain dont son bouclier était couvert, en perça les neuf premiers cuirs, et ne s'arrêta qu'au dixième. Achille, après l'avoir arrachée, porta à son ennemi un second coup qui n'eut pas plus d'effet que le premier; ensuite un troisième, auquel Cygnus se présenta lui-même, et qui n'eut pas un meilleur succès. Devenu furieux comme un Taureau qui s'irrite dans le Cirque à la vue d'un drap couleur de pourpre, contre lequel il porte d'inutiles coups, Achille regarda le bout de sa lance, pour voir si le fer y tenait encore. « Non, non, dit-il, ce n'est point à mes armes, c'est à la faiblesse de mon bras que je dois m'en prendre. Cygnus a donc épuisé toutes mes forces? Car enfin je donnai assez de preuves de mon courage et de ma valeur, lorsque je renversai les murailles de Lyrnesse, que je remplis Thèbes et Ténédos d'horreur et de carnage, et que je fis rougir les eaux du Caïque du sang des peuples qui habitent ses bords. Télèphe éprouva deux fois la force de mon bras, et tous ces braves Troyens que je vois étendus sur le rivage, montrent assez quelle est encore aujourd'hui ma valeur. " Cependant comme s'il eût en effet douté de sa force et de son courage, il donna un coup de lance à Ménète,soldat Lycien, le perça de part en part, malgré sa cuirasse, et lui fit mordre la poussière. « Ah! je me reconnais, s'écria-t-il, en retirant la lance du corps de ce malheureux, je retrouve enfin et mon bras et mes armes: employons-les contre un ennemi plus redoutable que celui que je viens de vaincre; et veuillent les Dieux, que ce soit avec le même succès! » Après ce peu de paroles il attaqua de nouveau Cygnus, le frappa à l'épaule, et la lance fut repoussée comme si elle avait frappé contre un rocher. Cependant il parut du sang à l'endroit où le coup avait porté; Achille s'en réjouit; mais sa joie ne fut pas de longue durée. Ce n'était que le sang de Ménète dont la lance avait été teinte. Plein de rage et de fureur, il saute de son Char, joint son ennemi, l'attaque à grands coups d'épée, et voyant qu'après avoir percé sa cuirasse, le fer s'émous­sait contre son corps, il ne se possède plus, le frappe à la tête avec le pommeau de son épée, le serre de près et ne lui donne aucune relâche. Cygnus étonné, recule, la peur le trouble, ses yeux sont éblouis, et une pierre qui se trouve sur ses pas, l'ayant fait chanceler, Achille le pousse, le fait tomber, se jette sur lui, rompt les liens de son casque et les genoux sur son estomac, lui serre la gorge et l'étouffe; mais dans le temps qu'il se préparait à le dépouiller, son corps disparut, et il ne resta que les armes sur le champ de bataille. Nep­tune son Père l'avait déjà métamorphosé en cet oiseau dont il por­tait le nom auparavant.

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