LA MORT D'ACHILLE

 

 

 

 

Cependant le Dieu qui avec son trident calme les flots de la Mer, dont il est le Souverain, était toujours affligé de la mort de Cygnus son fils, et gardait contre Achille une haine implacable. Enfin la dixième année du siège de Troie, il adressa ce discours à Apollon. « Vous qui de tous les enfants de Jupiter mon frère, me fûtes toujours le plus cher, et qui m'aidâtes autrefois à construire les murailles de Troie, Apollon, n'êtes-­vous point touché en voyant qu'on est sur le point de les renverser? Le sort d'un nombre infini de tant de braves hommes qui sont morts en les défendant, ne vous émeut-il point de compassion? Enfin, pour abréger l'histoire des maux que cette Ville a soufferts, l'ombre du grand Hector qui fut indignement traîné autour de ses remparts, ne vous trouve-t-­elle point sensible, pendant que le destructeur de notre ouvrage, cet ennemi plus redoutable que tout ce que la guerre a d'horreurs, Achille, le barbare Achille respire encore? Que ne puis-je lui faire ressentir la puissance de mon Trident! Mais le Destin ne me permet pas de l'atta­quer, ni de me battre contre lui. Vous, cher Apollon, décochez-lui une de vos flèches et arrachez-lui la vie dans le temps qu'il y pensera le moins." Apollon, pour servir le ressentiment de Neptune son oncle, et le sien, se couvrit d'un nuage, et alla dans le camp des Troyens, où ayant vu Pâris, qui, dans le combat qui se donnait alors, ne s'attachait qu'à quelques personnes obscures et sans nom, il se fit connaître, et lui parla ainsi: « Pourquoi vous attacher à porter vos coups contre une multitude, dont la mort ne saurait servir à votre gloire? Si l'intérêt de votre Patrie vous est cher, tournez vos armes contre Achille, et vengez par sa mort celle de vos frères." Après ce peu de paroles, il lui fit voir ce fier ennemi qui faisait un horrible carnage des Troyens, tourna l'arc de Pâris du côté d'Achille et conduisit si bien la flèche qu'il lui tira, qu'il en fut mortellement blessé. Cette mort fut la seule chose capable de donner quelque joie à Priam depuis la perte d'Hector. Ce fut ainsi, vaillant et courageux Achille, vainqueur de tant d'illustres Capitaines, que vous fûtes vaincu vous-même par un lâche ravisseur. Si le Destin vous avait condamné à périr par les mains d'une femme, cette victoire devait être réservée du moins à une Amazone. Déjà ce jeune Héros, la terreur des Troyens, l'honneur et le rempart de la Grèce, avait été brûlé sur un bûcher. Celui qui lui avait forgé des armes, Vulcain, le Dieu du feu, avait consumé son corps: il n'était plus qu'un peu de cendres, et ce qui restait du grand Achille suffisait à peine pour remplir une urne. Mais je me trompe, Achille vit encore, puisque l'Univers est rempli de son nom, et que la gloire qu'il s'est acquise, égale ses hauts faits; cette partie de lui-même n'est point descendue avec lui dans les Enfers. Pour mieux connaître ce que valait ce jeune Héros, il suffit de savoir que ses armes excitèrent une querelle parmi les Grecs, et qu'on fut prêt à se battre pour les avoir. On en faisait un si grand cas, que Diomède lui-même, ni le fils d'Oilée, ni Ménélas, ni Agamemnon, ni tous les autres Capi­taines n'osèrent y prétendre. Ajax, fils de Télamon et Ulysse furent les seuls qui disputèrent des dépouilles si honorables. Agamemnon, pour ne pas s'exposer au ressentiment de celui des deux concur­rents qui serait vaincu dans cette dispute, fit assembler tous les Chefs de l'armée, et leur remit le jugement de cette grande affaire.

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