AJAX ET ULYSSE SE DISPUTENT

LES ARMES D'ACHILLE.

 

 

 

 

Après la mort d'Achille, Ajax et Ulysse se disputent ses armes; et les Capitaines Grecs les ayant adjugées à ce dernier, Ajax se tue de désespoir, et son sang est changé en une fleur. Ulysse ayant conduit au siège de Troie Philoctète qui avait en son pouvoir les flèches d' Hercule, et toutes les destinées de cette ville étant accomplies, elle fut prise et saccagée. Hécube femme de Priam qui s'était retirée entre les tombeaux de ses enfants, est faite esclave d'Ulysse. Priam ayant envoyé secrètement son fils Polydore à la Cour de Polynmestor pour y être élevé, ce lâche Prince ayant appris la destruction de la ville de Troie, l'égorgea et le jeta dans la Mer pour avoir les trésors qui lui avaient été confiés.

 

 

Les Capitaines Grecs s'étaient assis, et les troupes qui étaient debout les envi­ronnaient, lorsque Ajax qui portait un Bouclier ouvert de sept cuirs, se leva, et ayant regardé d'un œil farouche le rivage de Sigée où était la Flotte; comme il était brusque et emporté, il s'écria en levant les mains vers le Ciel: « Grand Jupiter! c'est à la vue de nos Vaisseaux que je plaide ma cause, et l'on met Ulysse en concurrence avec moi! Ulysse qui n'osa autrefois s'ap­procher de ces mêmes Vaisseaux, lors­que Hector, la torche à la main, venait y mettre le feu, et que moi je les sauvai de l'embrasement dont ils étaient me­nacés. Il faut sans doute qu'il soit plus sûr de discourir que de combattre; et quel avantage puis-je espérer aujourd'hui, puisque si je l'emporte sur Ulysse par la valeur et par le courage,  je dois lui céder la gloire de mieux parler que moi? Il est inutile, ô Grecs, que je vous raconte mes exploits, c'est sous vos yeux qu'ils se sont passés: qu'Ulysse qui n'eut d'autres témoins que la nuit et les ténèbres, vous apprenne les siens. La grâce que je vous demande est, je l'avoue, d'un grand prix, mais les prétentions de mon concurrent m'enlèvent l'honneur qu'elle m'aurait fait. Quelque flatteuse, quelque considérable que soit une récom­pense, il n'est plus glorieux de l'obtenir, dès qu'Ulysse a osé y aspirer. Il a déjà remporté tout l'avantage de cette dispute, puisque vaincu, il pourra encore se vanter d'être entré en concurrence avec moi. Si ma valeur était moins connue, je pourrais me prévaloir de la noblesse de mon extraction. Fils de Télamon, qui avec Hercule saccagea la Ville de Troie, et qui accompagna Jason à la conquête de la Toison d'or, j'ai pour aïeul le juste Eaque, qui juge les Ombres dans le séjour où Sisyphe est condamné à rouler éternellement une grosse roche. Éaque reconnaissait Jupiter pour son Père; ainsi je me vois le troisième descendant de ce Dieu. Je renoncerais cepen­dant à cet avantage, si je ne le partageais avec Achille; il était mon Cousin germain; c'est à ce titre que je demande ses armes. Qu'a de commun avec ce Héros, un homme de la race de Sisyphe, fourbe et voleur comme lui? Veut -on me refuser des armes qui m'appartiennent, parce que je fus le premier qui m'armai pour la querelle des Grecs, et que je n'attendis pas qu'on m'y forçât ? Me préfèrera-t-on un homme qui n'est venu à cette guerre que le dernier de tous, et qui contre-faisant l'insensé, demeura honteusement dans sa maison, jusqu'à ce que Palaméde plus rusé que lui, mais malheureusement moins sensible à ses propres intérêts, découvrit son lâche stratagème, et l'obligea de partir malgré lui? Est-il juste qu'un homme qui refusait de prendre les armes, obtienne aujourd'hui les plus belles et les meilleures de toute l'armée, et que moi qui ayant droit d'y prétendre, et qui me suis exposé le premier au danger, je m'en voie honteusement privé? Plût au Ciel qu'Ulysse eût été véritable­ment insensé, ou qu'on l'eût cru tel, que ce fourbe qui ne fait conseil­ler que des crimes, ne fût jamais venu sur les rivages de Phrygie! Malheureux Fils de Pan, vous ne seriez pas aujourd'hui par notre faute exposé dans l'lIe de Lemnos. C'est là qu'obligé de vous cacher dans les Antres les plus sauvages, vous attendrissez les rochers mêmes par vos larmes et par vos gémissements, et que vous priez sans cesse les Dieux de punir le perfide qui nous conseilla de vous abandonner: vos vœux, s'il est des Dieux dans le Ciel, seront exau­cés. Hélas! ce grand homme, cet illustre Capitaine, qui s'était lié avec nous par un serment solennel, le seul héritier des flèches d'Hercu1e; maintenant dévoré par la faim, livré aux plus vives douleurs, est obligé de se servir contre des oiseaux, de ces flèches auxquelles était attachée la destinée de Troie, sans d'autre nourriture que ces mêmes oiseaux, ni d'autre vêtement que leurs plumes. Cepen­dant, tout malheureux qu'il est, Philoctète respire encore, parce qu'il n'a pas accompagné Ulysse. Si Palamède avait été abandonné comme lui, il vivrait encore, ou du moins il serait mort exempt du soupçon qui le fit périr. Ulysse pour se venger de ce que ce Capi­tai11e avait découvert que sa folie était une feinte, l'accusa d'être d'intelligence avec l'ennemi, et ayant fait trouver dans sa tente l'argent qu'il y avait caché lui-même, il sut le convaincre d'un crime dont il était l'auteur. C'est ainsi qu'Ulysse, ou par l'exil, ou par la mort de nos Chefs, sut affaiblir notre armée: ce sont là ses victoires; voilà le seul endroit par où il s'est rendu redoutable. Quand il serait plus éloquent que Nestor, pourrait-il se justifier d'avoir abandonné ce sage Vieillard, lorsque ayant son cheval blessé sous lui, il implorait son secours? Diomède est témoin que ce n'est point un crime que je lui suppose; il l'appela plusieurs fois lui-même, et quoique son ami, il ne put s'empêcher de lui reprocher une fuite si honteuse. Les Dieux sont les Juges de nos actions, et ils sont des Juges équitables. Ulysse tombe bientôt dans le même cas que Nestor, et il a besoin de secours comme lui. On pouvait sans injustice l'abandonner, comme il avait abandonné ce Capitaine; il en avait lui-même dicté la loi. Cependant je l'entends appeler ses compagnons; je vole à son secours; je le trouve pâle, tremblant, étendu par terre, effrayé de la mort qui était présente à ses yeux; je le couvre de mon Bouclier, et je lui sauve la vie. Je ne prétends point en tirer vanité; il n'y a point de gloire à sauver un lâche; mais si après ce service, tu veux encore me disputer les armes que je demande; viens, Ulysse, dans l'endroit où je te rencontrai, viens-y avec tes blessures, avec cette frayeur qui ne t'abandonna jamais, que l'ennemi soit présent, cache-­toi sous mon Bouclier, et là, fais valoir tes prétentions. D'abord, il m'avait paru fort affaibli par les blessures: je le dégage, il trouve des forces pour fuir: Cependant Hector paraît, et amène avec lui les Dieux au combat: la terreur vole devant lui, et il répand tant d' épouvante partout, où il passe, que non seulement Ulysse, mais même nos plus braves Guerriers en sont effrayés. Je m'oppose à ce fier ennemi, et dans le temps qu'il paraissait le plus animé par le carnage, je le renversai par terre d'un grand coup de pierre. Vous vous res­souvenez, ô Grecs, que lorsque ce Héros vint nous présenter un combat singulier, j'acceptai le défi; vous souhaitiez tous que le sort tombât sur moi, et vos vœux furent exaucés. Faut-il vous apprendre le succès de ce combat? Je ne fus point vaincu. Lorsque les Troyens soutenus par Jupiter lui-même, vinrent porter dans nos Vaisseaux le fer et le feu, où était alors l'éloquent Ulysse? Seul je sauvai la Flotte: j'assurai votre retour: pourriez-vous me refuser ces armes que je demande pour mille Vaisseaux que j'empêchai d'être brûlés. Faut-il parler sans feinte? Il est moins question ici de ma gloire que de celle des armes elles-mêmes: du moins la gloire est égale, puisque c'est moins des armes qu'on donne à Ajax, qu'Ajax qu'on leur donne pour les porter. Qu'Ulysse vienne maintenant comparer ses actions avec les miennes. Qu'il fasse valoir la défaite de Rhésus, et celle du lâche Dolon; qu'il se vante d'avoir enlevé le Palladium et Re1enus avec lui; il n'a rien fait de jour, et rien jamais sans le secours de Diomède. Si cependant vous voulez récom­penser des actions si peu importantes, vous devez partager les armes qui sont le sujet de notre dispute, et Diomède doit en avoir la meilleure part: mais pourquoi les donner à Ulysse, lui qui n'a jamais fait aucune entreprise que désarmé, que la nuit, et qui n'a jamais su attaquer l'ennemi que par surprise. L'éclat dont brille le casque d'Achille, le trahirait, et découvrirait ses embûches: Il ne pourrait pas même en soutenir le poids: des bras aussi faibles que les siens seraient accablés de la pesanteur de sa lance, et comment sa main qui n'est propre qu'aux larcins, porterait-elle ce vaste bouclier, sur lequel est gravé le monde entier? Insensé, quel est ton dessein en demandant des armes qui ne serviraient qu'à t'affaiblir? Que si les Grecs sont assez peu équitables pour te les accorder, ce présent excitera moins de terreur chez l'ennemi, que d'envie de t'en dépouiller. Souviens-toi, lâche, que c'est à fuir que tu excelles, et qu'un fardeau si pesant, ne servirait qu'à t'embarrasser. D'ailleurs quel besoin as-tu d'un Bouclier? Le tien qui a vu si peu de combats, est encore entier: le mien criblé de coups m'oblige à en chercher un autre. Mais finissons de vains discours; que nos actions décident cette querelle, qu'on porte les armes d'Achille au milieu des ennemis: ordonnez qu'on aille les enlever, et qu'elles soient la récompense de celui qui les aura rapportées. » Tel fut le discours d'Ajax, dont les dernières paroles furent suivies d'un applaudissement qui fit croire que le Soldat lui serait favorable. Ulysse se leva ensuite, et après avoir tenu quelque temps les yeux baissés contre terre, il regarda les Chefs de l'armée qui étaient dans l'impatience de l'entendre, et leur fit ce discours avec autant de grâce que d'éloquence. « Si mes vœux et les vôtres, ô Grecs, avaient été exaucés, ces armes ne causeraient aucun démêlé parmi nous. Vous les posséderiez, généreux Achille, et nous vous posséderions encore. Mais, ajouta-t-il en essuyant ses larmes, puisqu'une fatale destinée nous a ravi ce Héros, est-il quelqu'un qui ait plus de droit sur les armes d'Achille que celui qui fit venir Achille à la guerre? Pourvu toutefois que la stupidité de mon concurrent ne soit point un titre pour lui, et que mon éloquence qui vous a été si souvent utile ne devienne point un motif d'exclusion pour moi. Vous ne devez pas trouver mauvais que cette même éloquence que j'ai si souvent employée pour vos intérêts, je l'emploie aujourd'hui pour les miens: Il n'est pas défendu de se servir de ses avantages, je dis des avantages qui nous sont propres: car pour ce qui regarde la naissance, les aïeux; en un mot, tout ce que nous n'avons point fait nous-mêmes; ce n'est point là un bien qui nous appartienne. Cependant puisque Ajax s'est prévalu de ce qu'il descendait de Jupiter, je puis me vanter d'en tirer aussi mon origine, et d'être avec ce Dieu au même degré que lui. Laërte mon Père doit la naissance à Arcefie, Arcefie reçut le jour de Jupiter; et on ne trouve point dans ma famille ni de criminels ni de bannis. Ma mère qui descend de Mercure, augmente encore la noblesse de mon extraction, puisque des deux côtés je compte des Dieux parmi mes ancêtres. Ce n'est point cependant, ni parce que ma naissance est plus illustre que celle d'Ajax par ma mère, ni parce que mon Père ne fut jamais coupable du meurtre de son frère, que je demande les armes d'Achille, c'est sur le mérite que vous devez décider. Pourvu toutefois que vous n'en fassiez pas un à Ajax de ce que Télamon était frère de Pelée. Ce n'est point ici une affaire de succes­sion. Les armes d'Achille doivent être la récompense de la valeur; et si l'on veut avoir égard à la proximité du sang et aux héritiers naturels, son Père est encore vivant et Pyrrhus est son fils; quel droit reste-t-il à Ajax? Il faut les envoyer ou à Phthie ou dans l'lIe de Scyros. Teucer, quoique aussi proche parent d'Achille, qu'Ajax, les demande-t-il? Espère-t-il sur ce titre de les remporter? Non, encore un coup, la valeur seule a droit d'y prétendre. Puisqu'il ne s'agit donc ici que des services qu'on a rendus, je vais vous faire l'histoire des miens; et comme ils ne sont pas assez présents à ma mémoire, j'espère que l'ordre des temps m'en rappellera le souvenir.

 

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