DÉPART D'ACHILLE POUR TROIE.

   « Thétis qui voyait dans l'avenir que son Fils devait perdre la vie au siège de Troie, le cacha dans l'Ile de Scyros, sous les habits d'une fille. Ce déguisement trompa tout le monde, et Ajax lui-même  fut trompé comme les autres. Parmi des ajustements de femmes et d'autres bagatelles, je mis des armes, dont je crus que la vue pourrait réveiller le courage d'un jeune Prince. Ce stratagème me réussit: Achille se saisit d'une lance et d'un bouclier. 

Fils de Thétis, lui dis-je en le prenant par la main, le destin de Troie est entre vos mains; balancez-vous encore à venir renverser ses murailles? C'est ainsi que je déterminai ce jeune Héros à une entreprise si digne de lui. De là tous ses exploits m'appartiennent. C'est moi qui terrassai le brave Télèphe, et qui lui accordai la vie après l'avoir vaincu. La chute de Thèbes doit être mise au nombre de mes actions. C'est mon bras qui a détruit Lesbos, Ténédos, Chryse, Cylle, et Scyros, Villes qui étaient sous la protection d'Apollon. C'est moi qui ai fait la conquête de Lyrnesse. Pour tout dire en un mot, puisque j'ai conduit à l'armée le vainqueur d'Hector, la mort de ce Héros fait partie de ma gloire. C'est pour les armes que je portai à Achille que je vous demande les siennes. Je l'armai pendant sa vie; je dois avoir sa dépouille après sa mort. Toute la Grèce avait pris part à l'affront de Ménélas: pour le venger on avait assemblé en Aulide mille Vaisseaux; mais le calme et les vents contraires les retenaient dans le Port. L'Oracle consulté répond, que pour avoir un vent favorable, Agamemnon doit apaiser Diane en lui immolant Iphigénie sa fille. Ce Prince refuse d'obéir à un ordre si barbare. Il accuse les Dieux de cruauté, et les sentiments du Père l'emportent sur ceux du Roi. Pour le faire changer de résolution, je m'y pris avec tant d'adresse, que je le portai enfin à faire céder au bien public la tendresse paternelle. L'affaire, je dois l'avouer aujourd'hui, était délicate, et je prie Agamemnon d'oublier ce que je fus obligé de faire pour vaincre sa résistance. Enfin le bien des peuples, l'honneur de son Frère, le commandement d'une puissante armée et sa propre gloire, le firent consentir à un sacrifice si inhumain. On me députe vers Clytemnestre son épouse. Il n'était point question de la fléchir, ni de la persuader; il était nécessaire de la tromper, et il fallait beaucoup d'adresse pour y réussir. Si Ajax eût été chargé de cette commission, nos Vaisseaux seraient encore en Aulide, et nous attendrions vainement un vent favorable.
« On m'envoie à Troie: j'entre hardiment dans cette Ville: je parais à la Cour de Priam, remplie alors de grands Capitaines: j'exécute avec intrépidité les ordres dont j'étais chargé: je parle pour l'intérêt de la Grèce: j'accuse Pâris d'avoir ravi Hélène, et je la redemande. Priam et Anténor, que mes raisons avaient persuadés, consentent à la renvoyer; mais Pâris, ses Frères, et ceux qui l'avaient servi dans cet enlèvement, s'y opposent, et s'emportent au point de vouloir nous maltraiter . Vous le savez, Ménélas, et c'est là le premier danger que nous ayons couru ensemble. Je ne finirais point si je voulais parler de tous les services que j'ai rendus pendant cette guerre, ou par mes exploits ou par mes conseils. Après les premiers combats, les ennemis se tinrent longtemps enfermés dans leurs murailles, et nous n'avons recommencé a combattre en pleine campagne, qu'à la dixième année du siège. Que faisiez-vous, Ajax, pendant tout ce temps-là, vous qui ne savez que vous battre? De quelle utilité étiez-vous? Pour moi, j'observais l'ennemi; je lui dressais des embûches; je travaillais à fortifier notre Camp, à le fournir de vivres et de munitions. Occupé à encourager le Soldat, je l'exhortais à supporter avec patience les incommodités d'un long siège. Enfin, on m'envoyait partout où m'appelaient les besoins de l'armée. Dans ces entrefaites, Agamemnon trompé par un vain songe, qu'il crut lui avoir été envoyé par Jupiter, ordonne qu'on lève le siège. Son erreur le justifie; mais Ajax s'opposa-t-il à ce dessein? S'obstina-t-il à vouloir prendre Troie? Donna-t-il en cette occasion quelque marque de valeur? C'est pourtant la seule chose qu'on puisse attendre de lui. Pourquoi ne prit-il pas les armes pour arrêter les Soldats qui abandonnaient l'armée? Pourquoi ne mit-il point d'obstacle à leur départ? Pourquoi ne leur donna-t-il point un exemple qu'ils pussent suivre? Était-ce trop pour un homme qui ne parle que de ses exploits? Au contraire, il prit la fuite avec les autres; j'en fus témoin, et je rougis, Ajax, lorsque je vous vis disposé à un départ aussi honteux. Compagnons, m'écriai-je, que faites-vous? Quelle folie d'abandon¬ner ainsi la Ville de Troie dans le temps qu'elle est sur le point de vous ouvrir ses portes? Faut-il au bout de dix ans ne remporter en Grèce que la honte d'avoir vu échouer votre entreprise? Par ce discours ou par quelque autre semblable, (car la douleur me rendait éloquent dans cette occasion,) j'arrêtai la Flotte prête à partir. Lors¬que ensuite Agamemnon assembla le Conseil, où tout le monde était encore en alarmes, Ajax y garda le silence, pendant que Thersite lui-même, que je punis sur-le-champ de son insolence, avait osé insulter nos Chefs sur ce qui venait de se passer. Je pris ensuite la parole, j'animai le Soldat abattu, el je fis tant par mes discours qu'il retrouva enfin le courage que la crainte lui avait' ôtée. l'empê¬chai Ajax de fuir, tout ce qu'il a fait depuis de grand et de glorieux, m'appartient. Je ne vois pas d'ailleurs que personne s'empresse à lui donner des louanges: on ne cherche point à l'avoir pour compagnon de ses actions; au lieu que Diomède me communique tous ses projets, se sert de mes conseils, et m'associe à toutes ses entreprises. Il est glorieux sans doute d'être choisi seul par Diomède, parmi tant de braves et tant de vaillants hommes. Ce n'était point le sort qui nous contraignait de marcher, lorsque sans craindre ni les ténèbres ni l'ennemi, nous rencontrâmes Dolon qui venait nous épier, comme de notre côté nous allions épier les Troyens. Je lui ôtai la vie; mais ce ne fut qu'après l'avoir forcé de nous révéler tous les projets de l'ennemi. Informé de leurs desseins les plus cachés, il ne me restait plus rien à faire, et je pouvais retourner, à l'armée avec honneur: Cependant je ,m'avançai encore jusqu'au quartier de Rhésus, et après l'avoir tué, lui et tous ses compagnons, je revins monté sur son char, et j'entrai triomphant dans notre Camp. Refusez-moi maintenant les armes d'Achille, dont les chevaux devaient être la récompense de Dolon, si son dessein eût réussi, et donnez-les à Ajax. Faut-il encore vous rappeler la victoire que je remportai sur Sarpédon et sur les Lyciens qui le suivaient? Vous parlerai-je de Céranon, d'Hippaside, d'Alastor, de Chromis, d'Alcandre, d'Halius, de Noëmon, de Prytanis, de Chersidamas, de Thoon, de Charope, d'Ennomon, et de tant d'autres moins connus que ceux que je viens de nommer, et que mon bras a fait périr sous les murailles de Troie. Je pourrais ajouter que j'ai plusieurs blessures qui sont des marques honorables de ma valeur. Ne m'en croyez pas sur ma parole, ajouta-t-il en se découvrant l'estomac; les voilà ces plaies que j'ai reçues en combattant pour l'honneur de la patrie. Ajax, depuis tant d'années que dure la guerre, n'a pas encore perdu une goutte de son sang; il n'a pas une seule blessure sur tout son corps. Il est vrai, et je ne suis pas assez injuste pour lui refuser la gloire qu'il mérite, qu'il s'opposa vigoureusement aux Troyens et à Jupiter lui-même, dans le temps qu'ils venaient mettre le feu à nos Vaisseaux; mais il ne doit pas prétendre seul à un honneur que vous devez partager avec lui: Patrocle revêtu des armes d'Achille, repoussa dans cette occasion les Troyens et Hector, et empêcha nos Vaisseaux d'être brûlés. Ajax se vante encore d'avoir été le seul qui eût osé accepter le combat singulier que  le même Hector était venu présenter aux Grecs; mais il ne veut pas apparemment se ressouvenir qu'Agamemnon, quelques-uns de nos Capitaines et moi nous acceptâmes ce défi. Il ne fut que le neuvième de ceux qui se présentèrent, et ce fut le sort qui décida en sa faveur. Après tout quel fut le sort de ce grand combat, vaillant et brave Ajax? Hector se retira sans être blessé.
« C'est avec une extrême douleur que je me trouve obligé de rappeler le souvenir de ce triste moment où nous perdîmes Achille, le rempart de toute la Grèce. Hélas! mes larmes, l'affliction dont j'étais accablé, ni la crainte ne m'empêchèrent pas d'enlever son corps, et de l'emporter sur mes épaules; oui, ces mêmes épaules portèrent le corps et les armes de ce jeune Héros, et ce sont ces mêmes armes que j'ai tant de peine à obtenir aujourd'hui. J'ai donc, comme vous voyez, assez de force pour en soutenir le poids, et je ne manquerai jamais de reconnaissance, si vous me les accordez. Thétis n'aura donc fait fabriquer par un Dieu, et avec tant d'art, des armes pour son Fils, que pour en revêtir un Soldat également grossier et ignorant? Ajax ne connaîtrait point le prix de la belle gravure du Bouclier, sur lequel on voit l'Océan, la Terre, le Ciel avec tous ses Astres, les Pléiades, les Hyades, la Constellation de l'Ourse, l'épée d'Orion, et un grand nombre de Villes: tout cela est au-dessus de ses connaissances. Il demande des armes qui seraient une Énigme pour lui. Quoi? Il me reproche, que pour me dérober aux dangers et aux travaux de la guerre, je n'ai pris les armes que des derniers? Ne voit-il pas que ce reproche tombe aussi sur le grand Achille? Si c'est un crime de s'être déguisé pour ne point venir à cette guerre; c'est un crime que je partage avec ce Héros; et s'il est honteux d'avoir temporisé, j'ai la gloire du moins d'être arrivé au camp avant lui. Une épouse chaste et aimable me retenait: une mère tendre arrêtait Achille. Nous ne pûmes leur refuser quelques jours; le reste a été employé au service de la Patrie. Enfin si je ne puis me laver de ce crime, il suffit qu'il me soit commun avec ce grand Capitaine. D'ailleurs ce fut Ulysse qui découvrit l'artifice d'Achille, et ce n'est point Ajax qui a conduit Ulysse à la guerre. Vous ne devez point être étonnés, ô Grecs, des injures grossières qu'il vient de me dire; il ne vous a pas épargnés plus que moi; car enfin si je suis coupable d'avoir supposé un crime à Palamède, vous sera-t-il glorieux de l'avoir condamné? Mais ce crime vous parut si énorme, il fut si bien prouvé, que Palamède ne put jamais s'en justifier. Ce ne fut point sur une simple accusation :que vous le jugeâtes; vos yeux furent témoins de sa trahison, et l'or trouvé dans sa tente, la prouva mieux que tout ce qu'on, aurait pu dire contre lui. Je ne crois pas au reste que l'on puisse me faire un crime personnel de ce que Philoctète fut abandonné dans l'Ile de Lemnos. C'est à vous, Capitaines Grecs, à vous d'en justifier, puisque vous avez consenti qu'on l'y laissât. Je ne me défends pas d'avoir été le premier à vous le conseiller, pour ne pas l'exposer d'abord aux fatigues d'un voyage incommode, et aux travaux d'une longue guerre, et pour voir si le repos n'adoucirait point les cruelles douleurs que lui causait sa blessure: il consentit lui-même à demeurer, et il respire encore. Mon avis était donc non seulement un conseil sage et prudent: ce qui suffirait pour me disculper; mais ce qui vaut encore mieux, il a. été suivi d'un heureux succès. Maintenant que le destin déclare que Troie ne saurait  être renversée sans la présence de ce Capitaine, ne me chargez point de la commission de l'aller chercher; donnez-la à Ajax: il saura, avec cette éloquence douce et insinuante qu'il possède plus sage et plus modéré que vous, le brave Eurypyle, le généreux fils d'Andrémon. Idoménée, Mérion et Ménélas, auraient aussi droit d'y prétendre. Quoique aucun d'eux ne vous cède du côté de la valeur, ils ont cru néanmoins que leurs belles actions devaient céder à la sagesse de mes conseils. Votre bras, je l'avoue, est redoutable dans les combats, mais la fougue de votre génie a besoin de la sage retenue du mien. Vous avez en partage la force et le courage; mais vous manquez de cette prévoyance dont je puis me glorifier. Vous êtes bon pour un jour de bataille; mais Agamemnon me consulte sur le moment où il faut la donner. Enfin, vous agissez du corps et moi de l'esprit; et autant que le Pilote doit l'emporter sur celui qui rame, le Général sur le Soldat, autant je dois l'emporter sur vous. Avec cela j'ai le bras aussi bon que la tête; et il faut ces deux parties pour faire un Capitaine. Donnez donc, généreux Princes,  ces armes à un homme qui ne cessa jamais de veiller pour le salut de l'armée; qu'elles deviennent la récompense des soins et des  fatigues que je me suis donnés pendant une si longue guerre.  Nous voilà heureusement arrivés à la fin de nos travaux: le charme est rompu: j'ai pris la Ville de Troie en levant les obstacles qui l'empêchaient d'être prise. Je vous conjure donc, par l'espérance que nous avons maintenant de nous en rendre bientôt les maîtres; par ces murs qui vont tomber à vos pieds; par les Dieux que j'ai enlevés à nos ennemis, de m'accorder une demande si juste. Je vous en conjure par tout ce qui reste encore à faire, où l'on ait besoin de sagesse et de courage. S'il faut quelque action hardie, une entreprise d'éclat; si toutes les destinées de Troie ne sont point encore accomplies, souvenez-vous que j'ai toujours, le même zèle et la même ardeur pour votre service: que si malgré tout ce que je viens de vous dire, vous me refusez les armes que je demande, donnez-les du moins à Minerve, ajouta-t-il, en leur montrant la Statue de la Déesse.
Ce discours et ce spectacle émurent les chefs de l'armée: on reconnut dans cette occasion le pouvoir de l'éloquence, et les armes du plus vaillant de tous les hommes, devinrent la récompense du plus éloquent. Le brave Ajax qui seul s'était opposé à Hector, qui avait bravé tant de fois, le fer, le feu et Jupiter lui-même, ne put être le maître de sa colère. Jusque-là toujours invincible, la douleur seule sut le vaincre. « Ce fer, dit-il, en prenant son épée, est du moins à moi. Ulysse viendra-t-il me l'arracher? Non sans doute, et c'est contre moi qu'il faut l'employer maintenant. Toujours teint du sang des Phrygiens, aujourd'hui il le sera de celui de son maître: Ajax du moins ne sera vaincu que par Ajax lui-même. » Après ce peu de paroles, il se plongea son épée dans le sein; on fit de vains efforts pour l'en tirer; mais il n'y eut que le sang qui sortait de sa blessure avec impétuosité, qui pût l'en arracher. La terre teinte de ce sang, fit éclore une fleur couleur de pourpre, semblable à celle que forma autrefois le sang du jeune Hyacinthe, et avec les mêmes lettres, qui marquent dans l'une le nom d'Ajax, et dans l'autre les plaintes d'Apollon.

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