POLYPHÈME ET ACIS

 

  Polyphème, le plus affreux des Cyclopes, jaloux d'Acis, qui  aimait Galatée, et qui en était aimé, l'assomme avec une roche qu'il lui lança, et le sang de ce jeune Amant est changé en un grand Fleuve, qui a depuis porté son nom.

   Enfin, après que la Flotte Troyenne eut côtoyé l'Ile des Phéaciens, qui abonde en toutes sortes de fruits délicieux, elle aborda en Épire près de Buthrote, où régnait Helenus qui avait fait de cette ville une petite Troie. Comme ce Prince possédait l'art de lire dans l'avenir, il prédit aux Troyens tout ce qui devait leur arriver pendant leur voyage, et ce fut par ses conseils qu'ils allèrent en Sicile. Cette Ile est remarquable par trois Promontoires. Celui de Pachine est du côté du Midi, celui de Lilybée vers le Couchant, et celui de Pélore, moins exposé aux vents que les deux autres, est au Septentrion. Ce fut par ce côté-là que les Troyens poussés par un vent favorable, arrivèrent la nuit au Port de Zande. A droite de cette côte est le détroit de Scylla, et à gauche celui de Charybde, deux gouffres épouvantables. Charybde revomit les Flots qu'elle a engloutis: Scylla, avec le visage d'une fille, a le reste du corps couvert de chiens, qui font entendre des hurlements effroyables. Si l'on ne doit point regarder comme autant de fictions ce que les Poètes ont avancé, Scylla fut autrefois la plus belle et la plus aimable de toutes les Nymphes. Une foule d'amants avait cherché à lui plaire; mais elle n'avait eu pour eux que de la cruauté et du mépris; et tout son plaisir consistait à s'en divertir avec les Nymphes ses compagnes. « Il vous sied bien, lui dit un jour Galatée en soupirant, et dans le temps que Scylla la peignait; il vous sied bien de parler comme vous faites de vos amants et de rire ainsi à leurs dépens. Ceux à qui vous aviez inspiré de tendres sentiments étaient du moins des personnes polies et traitables, et vous pouviez être cruelle impunément; mais moi, fille de Nérée et de Doris, et soeur de tant de Néréides, toujours disposées à me secourir, je n'ai pu me dérober aux poursuites d'un affreux Cydope, qu'en me précipitant sous les Flots. » Les soupirs de Galatée et ses larmes l'empêchèrent de poursuivre son discours. « Ne dissimulez rien, lui dit Scylla en essuyant ses yeux; vous pouvez me dire tout; je suis discrète, et vous n'avez rien à craindre d'une personne qui vous est aussi attachée que je la suis. » « Acis, reprit Galatée, qui devait le jour à Faune et à la Nymphe Symethe, faisait toutes les délices de ces deux Epoux. Il était beau, aimable, bien fait. A l'âge de seize ans il commença à s'attacher à moi. Uniquement occupé du soin de me plaire, il me cherchait sans cesse, me suivait partout. Polyphème avait aussi pour moi les mêmes empressements, et si vous me demandiez si je n'avais pas autant de haine pour le Cydope, que d'amour pour Acis, je vous répondrais que cela était bien égal. Je haïssais autant l'un que j'aimais l'autre. Amour, que ton pouvoir est grand et ton empire absolu! Cet affreux Cyclope, l'horreur même des Antres et des Forêts, ce barbare, qui violant les droits de l'hospitalité, égorgeait ceux qui arrivaient chez lui; qui mettait toute sa gloire à mépriser les Dieux, Polyphème ressentit lui-même ta puissance. Touché de mes charmes, il oubliait son troupeau, et ne se plaisait plus dans les cavernes où il avait coutume d'habiter auparavavant. Il commença même alors à prendre quelque soin de sa personne. Après avoir peigné avec un rateau les plus vilains cheveux du monde, et s'être rasé avec une faux, il se regardait avec plaisir dans une fontaine. Moins cruel et moins farouche, il n'était plus avide de sang et de carnage, et les vaisseaux passaient impunément le long des côtes. Cependant Télème, ce Devin célèbre, qui tirait du vol des oiseaux, des augures infaillibles, étant venu trouver le Cyclope dans les cavernes du Mont Etna, lui prédit qu'Ulysse viendrait un jour lui arracher l'oeil qu'il avait au milieu du front. Devin le plus insensé et le plus extravagant qui fût jamais, lui dit Polyphème, en se moquant de lui, cet oeil n'est plus à moi, elle me l'a arraché: méprisant ainsi une prédiction, qui dans la suite ne se trouva que trop véritable. Cependant l'amoureux Cyclope courait tout le jour pour me chercher, et la nuit, lorsqu'il était épuisé de fatigue, il allait se reposer dans son antre. Sur le rivage s'élève un rocher, qui avance fort avant dans la Mer, et qui est sans cesse battu des Flots qui l'environnent. Polyphème, sans songer à son troupeau, qu'il laissait paître dans les campagnes voisines, monta un jour sur ce rocher, s'y assit, et après avoir quitté sa houlette, qui était un Pin, dont on aurait pu faire un mât de vaisseau, il prit sa flûte qui était composée de cent tuyaux et se mit à en jouer. Tout le rivage, la mer et les montagnes voisines retentirent au bruit de cet horrible instrument. Comme j'étais cachée sous ce rocher avec Acis, que je tenais embrassé, je ne perdis pas un mot de sa chanson, et je l'ai bien retenue. Galatée, disait-il, est plus blanche que les feuilles de Troène, sa taille est plus droite qu'un Aulne; son teint plus brillant qu'une prairie émaillée des plus belles fleurs; plus édatant que le verre, elle a tout le poli des plus belles écailles; elle est plus agile et plus vive qu'un jeune chevreau; plus agréable que le Soleil durant l'hiver, et que la fraîcheur de l'ombre pendant les plus grandes chaleurs; plus belle qu'une pomme qui pend encore à l'arbre; elle a plus de majesté que le plus beau Plane; plus luisante que la glace, elle a plus de saveur que le raisin, lorsqu'il est mûr. Sa peau est plus douce que la plume du Cygne et que le lait caillé. Ah! cruelle Galatée, si tu ne me fuyais point, je te trouverais mille fois plus agréable que le plus beau Jardin. Non, Galatée est plus féroce qu'un Taureau indompté, plus dure qu'un vieux chêne, plus trompeuse et plus inconstante que l'onde; plus souple que l'osier, plus insensible que les rochers, plus emportée qu'un torrent. Elle a plus de vanité que le Paon, plus de violence que le feu. Elle est plus rude et plus piquante que les chardons et les épines, plus féroce qu'une Ourse qui a ses petits, plus sourde que les flots agités, plus redoutable qu'un Serpent sur lequel on aurait marché, et (ce que je voudrais bien qu'elle ne fût pas,) elle est plus légère qu'un Cerf qui fuit devant une meute de chiens, plus volage que le vent et les Zéphirs. Hélas! Galatée, si vous me connaissiez mieux, vous vous repentiriez sans doute de m'avoir évité avec tant de soin, et vous ne voudriez jamais vous séparer de moi; je suis le maître de ces cavernes agréables, où l'on ne ressent ni la chaleur pendant les ardeurs de l'Été, ni le froid dans les Hivers les plus rigoureux. Les arbres que je possède, sont chargés des plus beaux fruits. J'ai des raisins jaunes comme de l'or; j'en ai des rouges, et c'est pour vous que je les réserve. Vous pourrez vous-même, lorsque vous serez mon épouse, cueillir dans les bois autant de fraises que vous en voudrez; les cormes, les prunes ne vous manqueront pas; j'en ai de toutes sortes, et de si belles que les fruits que l'on contrefait avec de la cire, ne sont pas plus beaux. Vous ne manquerez ni de châtaignes, ni des autres fruits qui naissent sur les Arbrisseaux. Tout sera pour vous. Ces troupeaux que vous voyez paître sur ce rivage sont à moi; j'en ai d'autres dans les vallées voisines, dans les bois, dans les cavernes de ces montagnes. Si vous m'en demandiez le nombre, il ne me serait pas possible de vous le dire. C'est être pauvre que de pouvoir compter ses troupeaux. Pour ce qui est de leur bonté, ne m'en croyez pas sur ma parole; voyez vous-même, que les brebis peuvent à peine marcher, tant elles ont de lait. Avec cela mes Bergeries sont remplies d'Agneaux, j'en ai d'autres où sont les jeunes Chevreaux. J'ai du lait en abondance, on en boit une partie, et de l'autre on fait du fromage. Lorsque vous serez avec moi, vous aurez non seulement de ces bagatelles qui servent d'amusement, et qu'il est aisé de trouver, des Daims, des Lièvres, des Chevreuils, des Pigeons, et de petits oiseaux: mais je vous garde encore pour vous divertir deux petits Ours, que je trouvai dernièrement sur ces Montagnes, et qui se ressemblent si parfaitement, qu'il n'est pas possible de les distinguer l'un de l'autre. Dans le temps que je les trouvai: voilà, dis-je, un présent digne de Galatée. Paraissez donc, charmante Nymphe, sortez du sein des eaux, et ne marquez pas tant de mépris pour les biens que je vous offre. Certainement je me connais bien; je me suis vu ces jours passés dans une fontaine, et je ne manque point d'agréments. Contemplez, je vous prie, la grandeur de ma taille. Ce Jupiter qu'on nous dit être dans le Ciel, n'en a pas assurément une pareille. J'ai une forêt de cheveux qui ombragent mon visage et couvrent mes épaules. Ne croyez pas que le poil dont je suis couvert soit une difformité: un arbre sans feuilles n'est point beau: un cheval qui n'a point de crins, n'a nul agrément: les troupeaux ont leur toison, et les plumes embellissent les oiseaux: la barbe et le poil font le même agrément dans l'homme. A la vérité je n'ai qu'un oeil, que je porte au milieu du front; mais il est d'une grandeur proportionnée. Hé! quoi, le Soleil, à qui rien n'est caché, en a-t-il plus d'un? Ajoutez à tous ces avantages que Neptune de qui je reçus la lumière, est le Souverain des mers où vous faites votre demeure; c'est lui que je vous donnerai pour beau-père. Belle Nymphe, soyez sensible à mes maux, je n'aime que vous; et ce Polyphème qui brave le Ciel et les Dieux, vous adore, charmante Néréide; vous êtes sa seule Divinité, et il redoute plus votre courroux que Jupiter et sa foudre. Encore si la cruelle avait pour tout le monde la même indifférence qu'elle a pour moi, sa fierté me serait moins insupportable; mais qu'au mépris de Polyphème, elle se laisse enflammer pour Acis, ah! c'est ce qui me désespère. Que ce jeune téméraire se vante de sa beauté et de ses charmes; qu'il te plaise même, cruelle Galatée, je le veux, mais s'il tombe jamais entre mes mains, je lui ferai connaître ce que peut un rival outragé. Je lui arracherai les entrailles: je disperserai au milieu de la campagne ses membres encore palpitants: je les jetterai dans la mer, afin que tu puisses jouir, cruelle, de cet affreux spectacle. Car enfin je brûle d'amour pour toi, et le feu qui me dévore s'augmente encore par tes mépris. Je sens dans mon coeur toutes les flammes du Mont Etna, et tu n'en es point touchée, barbare. » Après avoir ainsi exprimé ses plaintes et ses regrets, Polyphème se leva (car de l'endroit où j'étais, je voyais tout ce qu'il faisait), et plus féroce qu'un Taureau à qui on vient d'arracher une Génisse, il se mit à courir à travers les Bois et les Montagnes. Dans ces entrefaites il nous aperçut, Acis et moi, dans le temps que nous nous en défions le moins. « Ah! s'écria-t-il, ce sera aujourd'hui du moins la dernière fois que vous vous serez vus». Le cri qu'il poussa en cette occasion fut tel qu'on pouvait l'attendre du Cyclope irrité, et tout le Mont Etna en retentit. Effrayée, je me jette dans la mer, pendant qu'Acis qui avait pris la fuite, s'écriait: « Galatée, chère Galatée, accourez à mon secours. Faune, recevez dans les eaux où vous régnez un malheureux prêt à périr ». Cependant le Cyclope qui le poursuivait vivement, ayant arraché un rocher d'une grosseur immense, le jeta sur cet amant infortuné, et quoiqu'il ne fût atteint que par une des extrémités de cette lourde masse, il en fut cependant accablé. Je fis dans cette triste occasion ce qui était en mon pouvoir: ce fut de ramener mon amant à sa première origine. C'était là tout ce que le Destin me permettait. L'eau qui commença à couler sous cette roche, était d'abord couleur de pourpre, un moment après elle parut de l'eau trouble, enfin elle s'éclaircit entièrement. Le rocher s'entrouvrit, il en sortit des roseaux, et l'eau qui coulait par ses ouvertures, faisait entendre un doux murmure. Mais quel prodige! du fond de cette nouvelle source, on vit sortir un jeune homme, couronné de roseaux, et qui ressemblait parfaitement à Acis, seulement il avait la taille plus majestueuse, et le visage de couleur bleue. C'était Acis lui-même changé en Fleuve, qui a conservé son nom. »

Précédent/suivant