AMOUR DE CIRCÉ POUR GLAUCUS



  Circé ayant conçu de l'amour pour Glaucus, qui lui parlait des mépris de Scylla, et n'ayant pu l'engager à abandonner pour elle une Maîtresse. Ingrate, elle empoisonna les fontaines où cette Nymphe avait coutume de se baigner, et lui fit prendre une forme si hideuse et si horrible, que ne pouvant se supporter elle-même, elle se précipita dans la Mer, où elle fut changée en rocher

   
Glaucus avait déjà passé les côtes qui sont près du Mont Etna, et le Pays qu'habitent les Cyclopes, où l'usage de l'Agriculture fut toujours inconnu, et où l'on ne vit jamais de Boeufs attelés labourer la terre. Il avait laissé derrière lui la Ville de Zande, et celle de Rhège, qui est vis-à-vis. Il avait traversé ce détroit qui sépare l'Italie de la Sicile, et qui est devenu si célèbre par tant de naufrages. Enfin après avoir parcouru la mer des Tyrrhéniens, il arriva auprès de ces collines couvertes de toutes sortes d'herbes, où habite la fille du Soleil. Lorsqu'il fut entré dans son Palais, qui, se trouva rempli de toutes sortes de bêtes féroces, il salua Circé, et lui parla ainsi: « Déesse, soyez sensible au sort d'un Dieu qui vient implorer votre secours. Si je ne suis pas indigne de vos bontés, vous pouvez adoucir les tourments que l'amour me cause. Je sais mieux qu'aucun des Dieux quelle est la vertu des Plantes, dont vous avez une connaissance si parfaite; puisque c'est par cette même vertu que j'ai changé de nature. Mais pour ne pas vous laisser ignorer plus longtemps le sujet qui m'amène: je vis sur le rivage, qui est vis-à-vis de Messine, la belle Scylla, et j'en devins éperdument amoureux. J'aurais honte de répéter tout ce que je lui dis pour la rendre sensible. Mes plaintes, mes caresses, mes larmes, mes promesses, tout fut inutile, et un cruel mépris fut la récompense de mes empressements. Circé, si les enchantements ont quelque pouvoir, si les plantes ont des vertus secrètes, employez en ma faveur ce qu'il y a de plus efficace dans les plantes ou dans les enchantements. Je ne vous demande pas que vous guérissiez mes maux; je ne cesserai jamais d'aimer l'ingrate Scylla: ce que je souhaite, est que par votre moyen elle partage ma peine et ma langueur. » Circé, la personne du monde la plus aisée à s'enflammer, (soit qu'elle fût d'un tempérament amoureux, ou que Vénus, pour se venger du Soleil qui avait découvert son intrigue avec Mars, lui eût donné un creur trop tendre) répondit ainsi à Glaucus. « Au lieu de soupirer pour une ingrate, vous devriez aimer une personne qui brûlerait pour vous des mêmes feux, et qui partagerait vos peines. Je suis persuadée, et vous devez m'en croire, que si on espérait d'être écoutée, on ferait aisément les avances. Votre mérite est un sûr garant de ce que je dis. Car enfin, moi Déesse et fille du Soleil, moi que les enchantements et les plantes, dont je connais toutes les vertus, rendent également puissante et redoutable, je soupire pour vous. Oubliez donc une ingrate qui vous méprise; aimez une Déesse qui vous adore: vengez-vous et vengez-moi en même temps d'une indigne rivale. - Ah! reprit Glaucus, on verra les roseaux croître sur le sommet des Montagnes, et les arbres sortir du fond de la mer, plutôt que de me voir changer. » Circé offensée de ce discours, ne roula plus dans son esprit que des desseins de vengeance; et comme elle voyait qu'elle ne pouvait la faire tomber sur Glaucus, et que même l'amour qu'elle avait pour lui l'en aurait empêchée, elle résolut d'immoler sa rivale à son ressentiment. Elle se met sur-le-champ à préparer des herbes venimeuses, et après les avoir broyées, elle prononça quelques paroles magiques, se revêtit d'une robe d'un bleu céleste, sortit de son Palais, à travers une infinité de bêtes féroces qui la caressaient en passant, et s'étant rendue sur le bord de ce détroit qui sépare l'Italie de la Sicile, elle entra dans la mer, et marcha sur les flots sans se mouiller, et avec la même facilité que si elle avait marché sur la terre. Dans ce détroit est une espèce de gouffre, où Scylla venait ordinairement se rafraîchir pendant les plus grandes chaleurs du jour. Circé y répandit le poison qu'elle avait préparé, en répétant neuf fois, à trois différentes reprises, des enchantements composés de mots mystérieux et inconnus. Scylla s'étant rendue peu de temps après dans cette grotte, et étant entrée dans l'eau jusqu'à la ceinture, s'aperçut que cette partie de son corps était environnée de chiens qui hurlaient d'une manière épouvantable. Comme elle ne crut pas d'abord que ces monstres fissent partie d'elle-même, elle chercha à s'en éloigner et à les chasser; mais elle ne fit que les entraîner avec elle. Elle se toucha les cuisses, les jambes et les pieds, et elle ne trouva partout que des chiens et des monstres qui aboyaient contre elle, et qui en étaient inséparables. Glaucus à qui cette aventure fit verser des pleurs, ne songea qu'à s'éloigner d'une personne qui venait de se venger avec tant de cruauté. Scylla demeura dans ce détroit, et à la première occasion qu'elle eut de faire éclater son ressentiment, elle fit périr les compagnons d'Ulysse, l'amant de sa rivale. Les Vaisseaux Troyens qui conduisaient Énée, allaient aussi avoir le même sort, lorsque Scylla fut changée en ce rocher, qu'on voit encore aujourd'hui dans cette mer, et que les Pilotes évitent avec tant de précaution.

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