ACHEMENIDE CHEZ LES CYCLOPES

 

Énée étant arrivé au port de Caïette en Italie, Achéménide d'Ithaque, qui était

sur son Vaisseau, rencontra Macarée un de ses Compagnons, à qui il raconte

le hasard où il avait été en Sicile, d'être dévoré par Polyphème. Macarée lui dit

à son tour qu'Ulysse reçut en présent du Roi Éole une peau de Boeuf où, étaient

renfermés les Vents, ce qui fut cause qu'il vogua neuf jours entiers heureusement,

mais que le dixième quelques-uns du Vaisseau poussés par leur avarice, délièrent

cette peau, d'où les Vents étant sortis avec impétuosité, ils furent jetés

dans le Pays des Lestrygons, où ils auraient été dévorés s'ils ne s'étaient sauvés par la fuite.

 

 

Tandis que la Sibylle entretenait ainsi Énée, ils sortirent des Enfers,

et retournèrent à Cumes, où le Prince Troyen signala sa piété

par les sacrifices qu'il offrit aux Dieux. De là il arriva sur ce rivage

qui ne portait pas encore le nom de sa nourrice. Macarée, qui avait

ac­compagné Ulysse dans tous ses voyages, et qui pour se reposer après

tant de fatigues, s'en était enfin séparé, recon­nut Achéménide,

qu'Ulysse avait aban­donné en Sicile, et parut fort étonné de

le voir sur les vaisseaux d'Énée. « Par quel heureux hasard,

lui dit-il, vous retrouvai..je aujourd'hui, cher Achéménide,

que je croyais mort de­puis longtemps? Quelle Divinité

favo­rable vous a délivré de tant de dangers, et comment

étant Grec, vous êtes-vous embarqué avec vos ennemis?

Apprenez-moi, je vous prie, où vous avez dessein d’aller.”

Achéménide qui n’avait plus cet air hideux et cet habit

couvert de lambeaux qu’il portait dans les cavernes du

Mont Etna, lui répondit ainsi:”Je consens de retomber encore

une fois dans les mains du cruel Polyphème, et de revoir

monster toujours souillé de sang des malheureux qu’il dévore,

si le Vaisseau sur lequel vous me voyez, ne m’est mille fois

plus cher que l’Ile d’Ithaque, et que ma maison même, et

si je n’ai tout le reste de ma vie plus de tendresse et de respect

pour le généreux Énée, que pour mon père. Non, quoique

je puisse faire, il ne me sera jamais possible de reconnaître. toutes les

obligations que je lui ai. Si je respire encore, si je jouis de la lumière

qui nous éclaire, c’est à lui seul que j'en suis redevable. Pourrais-je

être jamais assez ingrat, pour l'oublier? c'est lui qui m'a empêché

d'être dévoré par Polyphème. Si je mourais maintenant, je pourrais

espérer de jouir des honneurs de la sépulture; du moins le ventre

de ce monstre ne me servirait pas de tombeau. Imaginez-vous,

je vous prie, quel dut être mon désespoir, si la frayeur mortelle dont

j'étais saisi, me laissa encore quelque sentiment, lorsque du rivage

où je fus abandonné, je vis le Vaisseau d'Ulysse en pleine mer.

D'abord j'eus dessein de crier, mais la crainte d'être découvert par

le Cyclope, :m’en empêcha. Le cri même que fit Ulysse en partant,

pensa lui être funeste. Je vis en effet le Géant arracher une roche

d'une grosseur immense et la jeter dans la mer. Je le vis lancer

contre votre Vaisseau de grosses pierres, avec la même impétuosité,

que les aurait lancées une machine de guerre, et je craignis que le

Vaisseau n'en fut fracassé, ou que les flots que ces masses soulevaient,

ne l'engloutissent. Je vous l'avoue, j'oubliai le danger où j'étais,

pour ne penser qu'à celui où vous étiez vous-même. Enfin, quand,

vous fûtes assez éloigné pour être hors des atteintes de Polyphème,

plein de fureur et de rage, il se mit à courir sur le Mont Etna, et

comme Ulysse lui avait arraché son oeil, il heurtait à tous moments

contre les rochers, ou contre les arbres. Enfin, étendant ses bras

encore ensanglantés du côté de la mer, il vomit mille imprécations

contre les Grecs. Ah! si quelque heureux hasard, disait-il, ramenait

jamais ici, ou Ulysse, ou quelqu'un de ses compagnons, que je pusse

 lui faire sentir les effets de ma rage et de ma fureur, le mettre en pièces,

dévorer ses entrailles, avaler son sang, et faire craquer sous mes

dents ses os et ses membres encore palpitants; la perte de mon oeil

ne serait plus un mal pour moi, ou du moins j'y serais peu sensible!

Ainsi parlait le barbare Cyclope. Moi, voyant le visage affreux de

ce monstre, la place de l'oeil qu'UlIysse venait de lui arracher, sa barbe,

ses bras et tout son corps couverts de sang, j'étais saisi de crainte et

d'horreur; la mort était sans cesse présente à mes yeux, et elle était

encore le moindre des maux que j'appréhendais. A chaque instant

je croyais tomber entre ses mains, et en être dévoré tout vivant.

Je me ressouvenais de ce triste moment, où je l'avais vu saisir deux

de mes compagnons, et après les avoir froissés à différentes reprises

contre terre, se jeter sur eux comme un Lion affamé, les dévorer

et sucer la moelle de leurs os. L'idée de cet affreux spectacle m'avait,

glacé, et,voyant encore le Cyclope mâcher les tristes restes de cet

horrible repas, et revomir avec le vin les morceaux encore tout

sanglants, je m'attendais à un sort pareil. Caché pendant longtemps,

effrayé au moindre bruit, n' attendant que la mort, que j' aurais cepen-

dant souhaitée ; sans d’autre nourriture que  quelques glands, de

l'herbe et des feuilles; seul, sans espérance, sans secours, en proie

à la douleur la plus vive, exposé au trépas le plus affreux; j'aperçus

enfin de loin un Vaisseau: je courus sur le rivage, et ayant fait

quelques signes à ceux qui étaient dans ce navire, pour exciter

leur compassion, ils furent sensibles à mes maux, et,  quoique

Troyens, ils voulurent bien donner du secours à un Grec. »

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