ANAXARETE ET IPHIS

 

   Iphis, né de parents obscurs ayant vu Anaxarète, qui tirait son origine de l’illustre sang de Teucer, en devint éperdument amoureux. Il combattit longtemps sa passion naissante; mais, voyant qu’il lui était impossible de la vaincre, il prit le parti d’aller chez sa maîtresse, et s’adressant d’abord d’un air humble et soumis, à sa nourrice, il lui apprit l’amour qu’il avait pour Anaxarète, et la conjura par tout ce qu’elle avait de plus cher au monde, de lui être favorable. Il observa la même conduite à l’égard de tous les autres domestiques, qu’il tâcha de mettre dans ses intérêts. Il lui écrivit souvent des lettres pleines de tendresse. Souvent, il attachait à sa porte des guirlandes de fleurs, qu’il avait arrosées de ses larmes.

   Il passait les nuits entières sous cette même porte; et dans l'excès de sa douleur, il s'en prenait à elle, comme au seul obstacle qui l'empêchait d'être heureux. Cependant la fière Anaxarète, plus sourde que les flots en courroux, plus dure que le fer, et plus insensible que les rochers, n'avait que du mépris pour lui, et en faisait de cruelles railleries. Elle ne parlait de la passion d'Iphis qu'avec une hauteur insupportable, et faisait paraître en toute occasion tant de fierté, qu'elle lui ravit jusqu'à l'espérance de pouvoir jamais la rendre sensible. Contraint de céder à sa douleur, et à son désespoir, il alla pour la dernière fois à la porte d'Anaxarète, où il fit entendre ces plaintes: Vous avez triomphé, cruelle; mais vous serez bientôt délivrée d'un amour qui vous importune. Couronnez-vous de laurier, célébrez votre victoire, je vais terminer mon triste sort: vous pouvez goûter le barbare plaisir de me voir mourir. Je me flatte du moins que vous applaudirez à la dernière action de ma vie, et que vous serez obligée d'avouer que j'ai su vous plaire en quelque chose. Ne croyez pas cependant que je renonce à mon amour, avant que de rendre le dernier soupir: le même instant me privera de la lumière du Soleil et de celle de vos beaux yeux. Ce ne sera point, au reste, la renommée qui vous apprendra la nouvelle de mon désespoir; je veux vous l'apprendre moi-même, afin que vous n'en puissiez pas douter. Vous me verrez expirer, et vos yeux, cruelle, jouiront d'un spectacle qui ne saurait leur être qu'agréable. Grands Dieux! si vous êtes témoins des actions des hommes, souvenez-vous de l'infortuné Iphis, et apprenez à la postérité l'Histoire du plus malheureux des Amants. Ajoutez au souvenir de mon nom, des jours que vous me retranchez. Telle fut la prière qu'Iphis fit aux Dieux: c'est tout ce qu'il osa leur demander. Il leva ensuite les yeux et les mains vers cette porte qu'il avait si souvent ornée de guirlandes et de couronnes de fleurs; et en y attachant un cordon, il parla ainsi pour la dernière fois à Anaxarète: Cruelle, lui dit-il, voilà une couronne qui vous sera plus agréable que celles que vous avez vues ici tant de fois! et en même temps il passa sa tête dans le noeud fatal et s'étrangla. Le bruit qu'il fit avec les pieds contre la porte, fit accourir les Domestiques d'Anaxarète, qui, à la vue de ce triste spectacle, jetèrent un grand cri, et firent tous leurs efforts pour secourir ce malheureux Amant; mais voyant qu'il avait rendu le dernier soupir, ils portèrent son corps chez sa Mère: car son Père était mort. Elle prit ce fils infortuné entre ses bras, l'embrassa tendrement; et après avoir donné toutes les marques du plus grand désespoir, elle se disposa à lui rendre les derniers devoirs. On portait Iphis dans le lieu où l'on avait préparé le bûcher; et comme la pompe funèbre, que la mère accompagnait, traversait la Ville, elle passa près de la maison d'Anaxarète, dont le coeur commençait déjà à être agité par un Dieu vengeur. Lorsqu'elle entendit le bruit de cette cérémonie: Voyons-la, dit-elle, et en même temps elle monta dans le lieu le plus élevé de sa maison, et se mit à la fenêtre. A peine avait-elle jeté les yeux sur le lit funèbre, qu'ils commencèrent à s'endurcir; son sang se glaça, et une pâleur mortelle se répandit sur tout son corps. Elle s'efforça de s'arracher de la fenêtre; mais elle s'y sentit arrêtée. Elle voulut détourner les yeux d'un spectacle si triste, et ils se trouvèrent sans mouvement. Enfin la dureté de son coeur se communiqua à toutes les parties du corps, qui fut changé en rocher. Ne croyez pas, au reste, que ce que je vous raconte est une Fable: Salamine conserve encore la Statue qui cache cette Princesse, et on a bâti dans cette Ville un Temple en l'honneur de Vénus Spéculatrice.

 

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