ENLÈVEMENT D'EUROPE

 

 

 

 

     Jupiter se change en taureau, enlève Europe dont il était amoureux, et l'emporte sur son dos, au travers de la mer, jusque dans l'Ile de Crête.

 

   Mercure, après s'être ainsi vengé d'Aglaure, abandonna le séjour d'Athènes et retourna dans le Ciel. Dès qu'il y fut arrivé, Jupiter lui parla en secret, et lui donna ses ordres, sans toutefois lui découvrir son amour. Mon fils, lui dit-il, qui m'avez toujours servi avec tant de zèle et de fidélité, descendez promptement sur la Terre, allez dans cette Contrée, qui voit à sa gauche les Pléiades, au nombre desquelles est votre mère, et que ceux qui l'habitent nomment le pays de Sidon; et prenez soin de conduire près de la Mer le troupeau que vous voyez paître sur cette Montagne. Il dit, et déjà les bœufs s'approchaient du rivage, où la fille du puissant Roi de Tyr jouait suivant sa cou­tume avec ses compagnes. La Majesté et l'Amour ne sympathisent guère ensemble. Le Maître et le Souverain 'des Dieux, dont la main est toujours armée de la foudre, qui d'un seul mouvement de tête ébranle l'Univers, abandonne son sceptre et toute la grandeur qui l'environne, pour prendre la figure d'un Taureau; il se mêle dans le troupeau, et marche en mugissant à travers les pâturages; il ne différait des autres que par son extrême blancheur, qui ressemblait en effet à celle de la neige, son cou paraissait plein de muscles, son fanon étendu avec grâce, ses cornes petites et polies imitaient par leur éclat celui des perles, et on aurait cru qu'un habile ouvrier avait pris soin de les former. Son front n'avait rien de menaçant, ni ses yeux rien de farouche; il était doux et caressant: La fille d'Agénor admirait sa beauté et sa douceur; cependant elle n'osait pas d'abord s'en approcher; elle s'enhardit enfin et lui présenta des fleurs. L'Amant, en les mangeant, lui baise les mains, et a bien de la peine à retenir les transports de la passion qui l'enflamme: Tantôt il se joue et bondit sur l'herbe, quelquefois il se couche sur le sable. Europe rassurée, le caresse avec la main, pare ses cornes de guir­landes de fleurs; et ne s'imaginant pas que ce fût son amant, elle a la hardiesse de monter sur son dos. Jupiter s'étant alors avancé doucement du côté du rivage, met d'abord les pieds dans la Mer; il s'avance ensuite un peu plus avant, et emporte sa proie. Europe tremblante, regarde le rivage qui s'éloigne; elle tient d'une main une corne du Taureau, elle s'appuie de l'autre sur son dos, et ses habits flottent au gré des Vents.  

     Jupiter ayant enlevé Europe, Agénor son père ordonna à son fils de l'aller chercher et de ne rentrer jamais dans la Phénicie qu'il ne l'eût retrouvée. Cadmus, après avoir parcouru une partie de la Grèce, alla consulter l'Oracle, qui  apprit qu'il devait fonder une Ville dans l'endroit où il verrait une Génisse s'arrêter, et nommer ce pays-là Béotie.

   Le grand Jupiter était déjà arrivé dans l'lIe de Crète, déjà ce Dieu avait quitté la figure de Taureau, il s'était fait con­naître à Europe, lorsque Agenor, père, en même temps, tendre et dénaturé, ordonna à Cadmus son fils de l'aller chercher, et de ne rentrer jamais dans la Phénicie qu'il ne l'eût retrouvée. Cadmus, après avoir vainement cherché sa sœur, (car qui pourrait découvrir ce que Jupiter prend soin de cacher?) évita par un bannissement volontaire les effets de la colère de son père. Errant dans une Terre étrangère, il alla consulter l'Oracle d'Apollon, pour savoir dans quel Pays il irait fixer sa demeure: Vous  trouverez, lui dit l'Oracle, dans un champ désert une Génisse qui n'a point encore porté le joug ni traîné la charrue, suivez-la, et bâtissez une Ville dans le pâturage où elle s'arrêtera: vous donnerez à ce Pays le nom de Béotie. A peine Cadmus était-il sorti de l'Antre d'Apollon, qu'il vit une Vache que personne ne gardait et qui marchait fort lentement; il n'aperçut sur son cou aucune marque qui pût faire juger qu'elle eût porté le joug; il la suivit, et marchant sur ses traces, il adorait dans un respectueux silence le Dieu qui lui servait de guide. Il avait déjà passé le fleuve Cephise et traversé les campagnes de Panope; lors que la Génisse s'arrêta, et ayant levé la tête, elle remplit l'air de mugissements: elle regarda ensuite ceux qui l'avaient suivie et se coucha sur l'herbe. Cadmus rendit grâce à Apollon de cet heureux présage, et ayant baisé cette Terre étrangère, et adressé ses vœux aux Montagnes et aux Plaines du Pays, il résolut d'offrir un Sacrifice à Jupiter, et ordonna à ses compagnons d'aller puiser de l'eau. Il y avait dans le voisinage une antique Forêt que le fer n'avait jamais entamée, au milieu de laquelle était un Antre couvert de ronces et d'épines, dont l'entrée faite en arcade était fort basse; il en sortait de l'eau en abondance. Là était la retraite du Dragon de Mars; ce Monstre était horrible; sa tête était couverte d'écailles jaunissantes qui brillaient comme de l'or; le feu sortait de ses yeux enflammés, et son corps paraissait enflé du venin qu'il renfermait. Il avait dans la gueule trois rangs de dents extrêmement aiguës, et trois langues qu'il remuait avec une rapidité incroyable.

       Cadmos, pour rendre grâces aux Dieux de l'accomplissement de l'Oracle, envoya ses compagnons puiser de l'Eau à la Fontaine de Mars, où ils furent dévorés par le Dragon qui la gardait. Y étant allé lui-même il tua le Dragon; sema ses dents sur le conseil de Minerve, et il en sortit des Hommes armés, qui s'entretuèrent tous à l'exception de cinq qui servirent à peupler la Ville de Thèbes.

   Dès que les compagnons de Cadmos furent entrés dans ce sombre séjour, et qu'ils se furent mis en état de puiser de l'eau, le bruit qu'ils firent réveilla ce Dragon, qui sortant la tête de l'Antre, fit entendre des sifflements horribles. Une subite frayeur se saisit de leur esprit, leur sang glaça, et ils laissèrent tomber les Urnes qu'ils avaient à la main. Le Dragon cependant se pliait et se repliait en mille manières effrayantes, et faisait en bondissant des cercles d'une grandeur énorme; il lançait quelquefois en l'air la moitié de son corps, et plus élevé alors que les arbres de la Forêt, il jetait ses regards de tous côtés; on aurait cru à le voir que son corps était aussi grand que celui du Dragon céleste, qui occupe l'espace qui est entre les Constellations des deux Ourses. Soit que ces infortunés Phéniciens se fussent mis en état de se défendre, ou qu'ils voulussent prendre la fuite, ou qu'enfin la crainte les eût rendus immobiles, il se jette à l'instant sur eux, déchire les uns avec ses dents, étouffe les autres en s'entortillant autour d'eux, ou les tue de son souffle empoisonné. Le Soleil était déjà au milieu de sa carrière, lorsque Cadmus étonné de ne point voir revenir ses Compagnons, se mit en devoir de les aller chercher. S'étant couvert de la peau d'un lion, il prit sa lance et son javelot, qui étaient ses armes ordinaires, mais son courage et sa valeur le rendaient encore plus redoutable que ses armes. Dès qu'il fut entré dans le Bois, et qu'il eût vu cet affreux Dragon couché sur les corps de ses fidèles compagnons, suçant leur sang et leurs plaies: Chers amis, dit-il, ou votre mort sera vengée, ou je périrai comme vous. Il dit, et ayant pris une pierre d'une grosseur énorme, il la jeta sur ce Monstre avec tant d'impétuosité que les murailles et les Tours même les plus fortes en auraient été ébranlées; le Serpent n'en fut cependant point blessé; ses écailles ainsi qu'une forte cuirasse rendirent le coup inutile; mais quelque dure que fût sa peau, elle ne put résister au javelot qu'il lui lança, et qui étant entré par l'épine du dos pénétra jusque dans le fond de ses entrailles. La douleur rendit ce Dragon furieux, il replia sa tête sur son dos, il regarda sa blessure, mordit de rage ce javelot et s'efforça de l'arracher; mais il n'en put tirer qu'une partie, et le fer demeura dans son corps. La douleur de sa plaie redoublant alors sa rage, les veines de son cou parurent enflées du venin qui y coulait en abondance, une écume blanchâtre sortait de sa gueule empoisonnée; la Terre retentissait du bruit de ses écailles, et l'air était infecté du souffle qu'il exhalait. Tantôt il se recourbe en mille plis, tantôt il s'étend, et ressemble à une grande poutre; quelquefois faisant un nouvel effort, il s'élance avec le même bruit et la même impétuosité qu'un Torrent grossi par les pluies, et renverse les arbres qui se trouvent à sa rencontre. Cadmus l'évite avec adresse, soutient ses attaques avec la peau de lion, et l'empêche de s'approcher, en lui présentant la pointe de sa lance. Ce mouvement redouble la rage du Monstre; il s'efforce vainement de mordre le fer qui l'arrête, et les nouvelles blessures qu'il se fait lui font vomir un sang venimeux qui souille la terre. Cependant, comme il empêchait en se retirant et en se retournant de diverses manières, que la lance qu'il tenait avec ses dents n'entrât plus avant dans sa gueule, il n'en était encore blessé que légèrement; mais Cadmus le pressant toujours de plus en plus, le suivit enfin jusqu'à ce qu'il fut arrêté par un gros chêne, et lui enfonça sa Lance si avant, qu'il perça le Dragon et l'arbre même. Le Monstre tombe et fait plier par sa chute l'arbre qui l'avait arrêté; il s'en fallut peu même qu'il ne le renversât avec sa queue. Pendant que le Héros considérait la grandeur énorme du Serpent qu'il venait de vaincre, il entendit une voix inconnue qui lui disait:Pourquoi, fils d'Agénor, contemples­ tu ainsi ce Serpent? on te verra un jour sous la même figure. Cette menace le remplit d'épouvante, il en est troublé, il pâlit, un froid mortel le glace, et ses cheveux se hérissent sur sa tête. Alors Pallas qui le protégeait descendit du Ciel, et lui ordonna de semer les dents de ce Dragon, l'assurant qu'il en naîtrait un nouveau peuple. Il obéit, il laboure la terre et y jette les dents du Monstre. Quelque temps après, (qui le croirait)! les mottes de terre commencèrent à se mouvoir; il en vit d'abord sortir des fers de lances, puis des casques ornés de plumes, ensuite il aperçut les épaules, la poitrine et les  bras armés de ces nouveaux Hommes: enfin, il vit croître insensiblement cette étrange moisson de combattants. Ainsi sortent les Figures d'une décoration qu'on déploie sur un théâtre, on en voit d'abord paraître les têtes, ensuite le reste du corps, et enfin les pieds qui touchent à terre. A la vue de ces nouveaux ennemis, Cadmus étonné se disposait à prendre ses armes, lorsqu'un de ces enfants de la Terre lui dit de s'arrêter et de ne point prendre parti dans cette Guerre civile. En finissant ces paroles, il perça d'un coup d'épée un de ses frères, et tomba mort lui-même d'un coup de javelot qu'un autre lui lança; celui qui l'avait tué ne lui survécut pas longtemps; il perdit bientôt une vie qu'il venait de recevoir. Une égale fureur commença alors à animer toute la Troupe, ces frères infortunés s'entre-tuèrent les uns les autres, et souillèrent de leur sang la terre qui les avait formés. Il n'en resta que cinq. Échion qui était du nombre, ayant mis les armes bas, par l'ordre de Pallas, fit la paix avec ses frères, et ils se donnèrent une foi mutuelle. Ils devinrent les compagnons de Cadmus, qui les employa à bâtir la Ville que l'Oracle d'Apollon lui avait ordonné de fonder.

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