ACTEON

 

     Diane fatiguée de la Chasse se baigne avec ses Nymphes dans la Vallée de Gargaphie, où Actéon la voit par hasard.

   La Ville de Thèbes était déjà florissante; votre exil, Cadmus, était la source de votre bonheur; vous étiez devenu le Gendre de Mars et de Vénus. Outre une alliance si illustre, votre Épouse vous avait donné un grand nombre d'Enfants, et vos Petits­ Fils croissaient sous vos yeux; mais il faut attendre le dernier jour de la vie de l'homme pour juger de son bonheur; personne avant la mort ne peut se dire parfaitement heureux. Dans le sein même de la félicité, votre Petit-Fils fut la première cause de vos malheurs; il fut changé en Cerf et dévoré par ses propres Chiens. Si l'on veut savoir la cause de cette triste aventure, le hasard fit toute sa faute; l'erreur devait-elle le rendre criminel? Il avait déjà tué plusieurs Bêtes sauvages sur le Mont Cytheron, et le Soleil était au milieu de sa course, lorsqu'il rappela ses Compagnons qui couraient encore à travers le Bois: Nos filets et nos Javelots, leur dit-il, sont teints du sang d'un grand nombre d'Animaux que nous avons pris; nous devons être contents de notre Chasse; demain lorsque l'Aurore ramènera le jour, nous recommencerons la Chasse; la chaleur excessive nous invite au repos; pliez les toiles et ne vous fatiguez pas davantage. On lui obéit et l'on ne songea qu'à se reposer. Près de là était la Vallée de Gargaphie: ce lieu ombragé de Pins et de Cyprès était consacré à Diane. Dans le fond était un Antre sombre et obscur; quoiqu'il eût été formé par la seule Nature, on l'aurait pris aisément pour un ouvrage de l'Art. L'on y voyait une Voûte de rocailles et de pierres ponces; à la droite de cette Arcade coulait avec un doux murmure une Fontaine d'eau claire, entre deux rives couvertes d'herbe et de gazon. La Déesse des Forêts, quand elle était fatiguée de la Chasse, venait ordinairement se baigner dans ce charmant Ruisseau. Ce jour-là, lorsqu'elle y fut arrivée, elle donna à celle des Nymphes qui avait accoutumé de porter ses armes, son Arc, ses Flèches et son Carquois: Une autre la déshabilla. Il y en eut deux qui lui défirent sa chaussure, pendant que Crocalé, Fille du Fleuve Ismène, qui était la plus adroite de toutes, lui attachait ses cheveux qui flottaient sur son sein, Nyphèle, Hyale, Rhanis, Pfecas et Phile puisaient de l'eau dans des Urnes qu'elles répandaient sur la Déesse. Cepen­dant Actéon, qui, après avoir interrompu sa Chasse, se promenait dans le Bois sans tenir de route certaine, fut conduit par son mauvais destin dans le lieu où cette Déesse se baignait; il ne fut pas plutôt arrivé près de la Fontaine, que les Nymphes se voyant exposées nues aux regards d'un homme, frappent leurs poitrines, remplissent la Forêt de cris et se rangent autour de Diane pour la cacher; mais la Déesse plus grande qu'elles, les passait encore de toute la Tête. Telle qu'est la couleur des Nuées, lorsque le Soleil leur étant opposé les frappe de ses rayons, ou celle de la naissante Aurore: telle fut la rougeur qui parut alors sur le visage de Diane, lorsqu'elle se vit en l'état où elle était, en présence d'un homme.

 

     Actéon, petit-Fils de Cadmus, est métamorphosé en cerf, et déchiré par ses chiens, pour avoir vu Diane lorsqu'elle se baignait avec ses Nymphes.

   Quoique Diane fût entourée de ses Nymphes, elle ne laissa pas de détourner les yeux et de se cacher le visage. Au défaut de ses flèches, dont elle aurait bien voulu alors pouvoir se servir, elle prit de l'eau avec la main, et l'ayant jetée sur la tête d'Actéon, elle prononça ces paroles, qui étaient le présage de son malheur: Va maintenant, si tu le peux, te vanter d'avoir vu Diane dans le Bain. Elle n'en dit pas davantage, et dans le moment la tête de ce Prince se couvre d'un bois de Cerf, son cou et ses oreilles s'allongent, ses mains se changent en pieds, ses bras deviennent des jambes longues et menues, et tout son corps est couvert d'un poil tacheté. Une secrète timidité dont son cœur est saisi, l'obligeant de prendre la fuite, il est étonné de voir qu'il court avec tant de vitesse. Dès qu'il eut aperçu sa tête dans un Ruisseau: Ah! malheureux que je suis! aurait-il voulu dire; mais il ne trouva point de paroles pour s'exprimer; au défaut de la voix, ses soupirs et ses larmes marquèrent toute sa douleur; car il avait encore conservé toute sa connaissance. Que fera-t-il maintenant? Retournera-t-il dans le Palais de son Père, ou se tiendra-t-il caché dans le fond des Forêts? Il demeure partagé entre la crainte et la honte. Tandis qu'il délibérait, ses Chiens l'aperçurent, Mélampe excellent Chien de Crète, et Ichnobate qui était venu de Sparte, marquèrent en aboyant qu'ils étaient sur les voies; les autres les suivirent avec une vitesse qui égalait celle du vent; Pamphague, Dorcée, Oribafe, tous Chiens d'Arcadie, le robuste Nebrophon, Théron aussi furieux que Lélaps, le léger Pterelas, Agré qui avait le nez excellent, Hylée qu'un Sanglier avait blessé depuis peu, Napé engendré d'un Loup, Pœménis qui gardait autrefois les trou­peaux, Harpye avec ses deux petits, Ladon excellent basset de Sycione Dromas, Canace, Sticté, Tigris, Alcé, le blanc Leucon, le noir Absole. Lacon le plus fort, et Aëllo le plus vite de toute la Meute, Thoüs, Lyciscas avec Cyprius, le noir Harpale qui avait une marque blanche sur le front, Mélanée, Lachné au poil hérissé, Labros et Agriode qui venaient d'un Chien de Crète et d'une Chienne de Laconie, Hylactoz à la voix perçante, et tous les autres qu'il serait trop long de nommer, tous animés du désir de prendre la proie, le suivirent avec ardeur à travers les Montagnes et les Rochers, et dans les lieux même les plus inaccessibles, et où il n'y avait nulle voie marquée. Le malheureux Actéon fuit dans les lieux où il avait chassé tant de fois: Hélas! il fuit ses gens; il aurait bien voulu leur crier, je suis Actéon, reconnaissez votre Maître! mais il n'a plus l'usage de la parole pour se faire entendre. Cependant, l'air retentit de tous côtés du bruit des Chiens qui aboient. Mélanchete lui donna le premier coup de dent, Théridamas le blessa presque au même endroit, et Orésitrophe le mordit à l'épaule; ces trois Chiens étaient partis les derniers; mais comme ils avaient rusé, ils l'avaient coupé à travers la Montagne. Dès qu'ils l'eurent arrêté toute la Meute se jeta sur lui, et il en fut si maltraité qu'il ne restait plus sur tout son corps de place à de nouvelles blessures. Actéon gémit, et fait entendre une espèce de voix moins articulée à la vérité que celle d'un Homme, mais plus distincte cependant que celle d'un Cerf. Les Montagnes voisines, où il avait tant de fois chassé, retentissent de ses cris et de ses plaintes; il tombe sur ses genoux, et comme s'il eût voulu demander la vie à ses compagnons, ne pouvant leur tendre les bras, il les regarde tristement. Cependant ils animent les Chiens contre leur Maître, qu'ils cherchent en vain et qu'ils appellent comme s'il était éloigné. Il lève la tête en s'entendant nommer. Cepen­dant ils se plaignent de ce qu'il est absent, et qu'il ne se trouve pas à la mort du Cerf. Il y est, malheureusement pour lui, il voudrait bien assister aux abois, mais il ne voudrait pas y être lui-même, ni se voir ainsi environné de ses Chiens, qui le déchirent impitoya­blement sans le connaître. La colère de Diane ne fut enfin assouvie que lorsqu'il eut perdu la vie par une infinité de blessures.

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