I. Qu’est-ce qu’un mythe?

 

«Du grec mythos : récit, fable. Le mythe est un récit imaginaire, d’origine populaire ou littéraire mettant en scène des personnages extraordinaires, surhumains ou divins dont les événements fabuleux et légendaires retracent «l’histoire» d’une communauté.» Parce qu’ils contenaient un savoir ou une vérité, ils devaient être absolument transmis.

 

II. La Légende

 

Au temps où les maux n’existaient pas, Dieux et hommes vivaient en harmonie. Un jour, Zeus (le dieu des dieux) chargea Prométhée de faire la répartition entre les immortels et les mortels. Pour cela, le titan apporta un grand bœuf qu’il sacrifia. De la dépouille, il fit deux parts qui désignaient la différence de statut : la première contenait des os recouverts d’une blanche graisse réveillant les papilles, tandis que la deuxième portion, fort déplaisante, cachait la bonne chair de l’animal. Zeus devait alors choisir… Mais quelle part prendrait-il? Ce dieu malicieux comprit très vite la ruse de Prométhée et se prit au jeu. Il élit donc la part la plus attrayante (la première), celle qui, par du beau et de l’esthétique, renfermait du laid.

Afin de se venger de Prométhée, Zeus, rancunier de nature,confisqua le feu de la foudre placé en haut des frênes ainsi que les graines céréalières dont les hommes se servaient. Ainsi, les pauvres mortels étaient voués à mourir de faim, car ils ne mangeaient pas de chair crue. Cependant, Prométhée, fasciné par les humains, s’empara d’une semence du feu de son noble rival, le mit dans un fenouil. En effet ce légume, sec de l’intérieur l’isolait de l’humidité. Néanmoins, ce feu qui jadis était éternel n’était désormais que superficiel.

Néanmoins, la suppression du feu divin installa chez l’Homme la notion de travail car, à défaut de viande cuite ou bouillie pour survivre, il devait cultiver des céréales.

Du coté du Mont Olympe, Zeus apprit le délit du Titan. Sa rancœur réanimée, il élabora un nouveau plan pour empêcher l’épanouissement des hommes.

Il demanda donc à Héphaïstos (dieu des volcans et de la forge) de modeler dans la glaise un être à l’allure d’une déesse, mais dotée d’un esprit curieux et perfide. Cette mystérieuse créature était la première femme : Pandora. Grâce à sa délicate beauté, celle-ci pouvait attirer n’importe quel homme dans le filet des ses charmes.

Zeus en fit cadeau au frère de Prométhée, Epiméthée (signifiant celui qui agit avant de réfléchir). Malgré l’avertissement de son frère sur cette femme, il l’accepta dans sa maison. Le lendemain, il fut marié. Quelques jours passèrent puis, Epiméthée reçut des Dieux l’ordre de garder une précieuse boîte et de ne l’ouvrir sous aucun prétexte, ce qu’il fit. Mais sa femme, impatiente et curieuse, ouvrit cette boîte sur les conseils de Zeus et elle libéra tous les maux : fatigue, maladie, mort, accidents… survolaient la Terre ; tous sauf l’Espoir, resté au fond de la boîte.

Telle est l’explication antique aux malheurs de l’espèce humaine.

 

Quant à Prométhée, il fut condamné par son rival et enchaîné sur un rocher du Caucase, où un aigle avide de nourriture dévore chaque jour son foie régénérant. Prométhée était ainsi voué à d’atroces souffrances. Héraclès, qui passait par là –à la recherche du jardin des Hespérides où se trouvaient les pommes d’or- y mit terme, avec l’assentiment de Zeus. Afin d’acquérir l’immortalité, Prométhée échangea donc sa mortalité avec Chiron, un centaure, qui souffrait atrocement d’une blessure de guerre et cherchait à tout prix à en finir.

 

III. La signification symbolique selon Jean-Pierre Vernant

Prométhée (signifiant qui réfléchit avant d’agir), un titan, est le héros de trois légendes qui se succèdent et forme le Mythe de Prométhée. Ce récit imaginaire est le fruit d’une pensée symbolique de la société humaine, et qui malgré l’usure des années, est toujours d’actualité.

Ce mythe dit combien les apparences sont trompeuses. En effet, l’histoire des deux plats trompe-l’œil, du feu et de la femme, témoigne de la différence entre «l’enveloppe et le contenu» : ce qui peut être esthétique de l’extérieur ne l’est pas forcément à l’intérieur. Par exemple : Pandora est le stéréotype même des apparences trompeuses. Sous ses formes délicates, elle est à l’origine du règne des maux ; aussi cache-t-elle un esprit malsain. Elle n’est cependant pas l’instigatrice de cette idée mais est guidée par Zeus. Ce récit misogyne, place la femme à l’origine des maux, un symptôme encore présent dans certains esprits.

Le passage de la suppression et de la répartition du feu définit la frontière entre les Dieux et les hommes. Ceux-ci sont physiquement dépendants de la nourriture à l’origine de leur énergie ; sans cela, ils sont faibles.

Cette torpeur souligne la supériorité des Dieux: n’ayant pas besoin de se nourrir, ils ne sont pas dépendants: l’énergie en eux est naturellement régénérée. C’est en partie pour cette raison que l’Homme «croyant» a placé les immortels au-dessus de lui. Par ailleurs, ce mythe est l'œuvre concrète de la représentation de la prétention humaine. A tout instant de leur vie –comme Prométhée- ils se croient capables de se déjouer d’une personne ou d’une force sous-estimée entraînant ainsi leur propre péril.

Ainsi, le mythe de Prométhée est l’œuvre complète de trois histoires imaginaires retraçant les principaux traits de la nature humaine.

 

IV. Le mythe à travers les siècles

 

Cependant l’histoire du Titan n’est pas seulement une représentation de la nature humaine. Ce mythe transmis de génération en génération, a nourri au cours de l’histoire du monde l’esprit de bien des hommes, aussi bien sur le plan créatif que sur le plan analytique.

A- Un mythe qui couvre tous les arts

 

Tout d’abord, Hésiode fut un des premiers poètes à user du mythe de Prométhée afin de bercer les oreilles de la Grèce antique. Vient le tour de Platon, philosophe et ancien élève de Socrate. A travers un dialogue –en prose- nommé « Protagoras », il parcourt un épisode de la vie du Titan : La création de notre espèce.

Outre cette utilisation de la légende, la Bible par exemple s’en est inspirée. En Ève, on peut retrouver quelques traits psychologiques de Pandora. Ces deux créatures divines, trahies par leur curiosité, sont à l’origine des maux de notre monde.

Bien plus tard, ce Titan se donna à la libre imagination de deux écrivains romantiques du XIXème siècle : Goethe et Mary Shelley. La légende est alors revue sous forme de drame à l’époque où le mouvement littéraire est centré sur l’origine de l’homme et le pourquoi de son existence.

Par ailleurs, de nos jours, Prométhée fait notamment l’objet d’un spectacle de la compagnie Filages. Thierry Moral, un acteur de la compagnie, met en scène la légende de manière ludique où petits et grands découvrent ou redécouvrent le mythe.

 

B- La mythologie, une muse intarissable pour les peintres

 

Au XVII ème et XX ème où la mythologie conquiert de nouveau l'imagination créative des artistes, Rubens et Moreau, deux peintres, présentent au public Prométhée enchaîné au Caucase. Ce personnage mythologique expose à travers deux œuvres deux caractère entièrement antagonistes.

 

Rubens est un peintre flamand de la 2nde moitié du XVIème siècle et de la 1ère moitié du XVIIème siècle. Jouvenceau, il pénètre le monde de l'art en tant qu'apprenti. Sujet à une expansion dans l'échelle sociale et professionnelle, il devient directeur de son propre atelier après avoir été le peintre officiel du gouverneur espagnol des Pays-Bas. Ses toiles sont principalement caractérisées par des personnages monumentaux et tourmentés.

En 1611-1612, Prométhée, héros titanesque mythologique, fait l'objet d'une œuvre nommée ''Prométhée enchaîné''. Ce tableau présente le héros comme la misérable victime d'un supplice infligé par Zeus. A travers cette triste scène, le peintre met en avant l'expressivité de son personnage aux traits humains par l'intermédiaire de contrastes lumineux. Au premier plan, Prométhée, à demi-nu et enchaîné aux rochers, sent son foie consumé par l'animal emblématique de Zeus. L'aigle plonge ses griffes dans les yeux de sa pâture ainsi, celle-ci n'assiste pas réellement à sa mutilation. Ses muscles et ses membres excessivement contractés font ressortir la dureté des souffrances endurées par Prométhée.

Par ailleurs les deux acteurs de la scène siègent au milieu d'un arbre -symbole de la vie- et du feu -en bas à gauche, l'objet de sa torture-.(...) Face à ces éléments, l'arrière-plan « s'efface » sous l'apparition d'un paysage flou, vague.

 

Gustave Moreau est, quant à lui, un peintre français du XIX ème siècle. Le musée de Paris qui lui est dédié, regroupe ses œuvres dont quelques-unes font l'objet de scènes mythologiques symboliques et minutieuses.

En 1868 naît « Le supplice de Prométhée ». Cette à l'huile exhibe un titan -d'apparence humaine- ligoté aux rochers du Caucase. Baigné dans une lumière dorée, celle-ci précise la figure passive du personnage principal et contraste avec le paysage lointain, flou puis avec le rocher presque abstrait. Les traits de visage de Prométhée rappellent ceux du Christ, grande figure religieuse interprétée par Moreau. A proximité du condamné se trouve un vautour. En effet, le peintre a fait prévaloir ce rapace jugeant l'aigle trop noble pour accomplir une telle besogne répugnante. De plus, sous les pieds du titan demeure le cadavre d'un autre vautour. Cette allégorie présente la durée interminable du châtiment: le premier bourreau est à peine mort sans doute de vieillesse qu' aussitôt un autre apparaît perpétuant ainsi la torture. Toutefois, l'immobilité figée du supplicié traduit une résignation fière. Par ailleurs, la place du héros, sous-jacente à une flamme jaillissant de nulle part fait allusion à la cause d'une telle torture infligée: Le rapt du Feu.

 

En conclusion, les deux toiles présentées exhibent Prométhée Le Titan sous des formes humaines. Ainsi, il préfigure un héros dévoué au bien-être de l'espèce humaine au détriment de sa propre vie, tout comme certains personnages Bibliques ou religieux qui, à cette époque de l'ère, prédominait les esprits de l'Ancien Monde.

En conclusion, le Titan qui au début n’était qu’une banale légende, au fil des ans, des siècles, devint une véritable source d’idées dont les esprits de notre humanité se désaltèrent. De l’histoire du Titan foisonnent l’imagination, l’analyse, le divertissement, l’art, la littérature…

 

Le Supplice de Prométhée, Gustave Moreau (1868, Musée national Gustave Moreau, Paris).

 

Le Prométhée enchaîné, Rubens (1611-1612, Philadelphia Museum of Art, Philadelphie).

 

V. Le triste châtiment du Titan raconté par Cicéron, les Tusculanes, livre 2, 10

 

Titanum suboles, socia nostri sanguinis, generata Caelo, aspicite religatum asperis vinctumque saxis, navem ut horrisono freto noctem paventes timidi adnectunt navitae.

Race des Titans, nos alliés de sang, nés du ciel, regardez-moi attaché et enchaîné aux âpres rochers comme les matelots craignant la mort attachent leur navire quand la mer produit un horrible bruit.

 

Saturnius me sic infixit juppiter, jovisque numen Mulciberi ascivit manus.

Ainsi, Jupiter fils de Saturne m’a fixé, et la main de Vulcain a servi la volonté de Jupiter.

 

Hos ille cuneos fabrica crudeli inserens perrupit artus ; qua miser sollertia transverberatus castrum hoc Furiarum incolo.

Celui-ci fourbement cruel, a brisé mes membres en insérant ces coins ; Malheureux que je suis, transpercé par son habileté j’habite dans le camp des Furies.

 

Jam tertio me quoque funesto die tristi advolatu aduncis lacerans unguuibus jovis satelles pastu dilaniat fero.

Déjà le troisième jour funeste, l’aigle de Jupiter a volé, me déchirant avec ses ongles crochus, il me met en pièces à la manière d’une pâture.

 

Tum jecore opimo farta et satiata adfatim clangorem fundit vastum et sublime avolans pinnata cauda nostrum adulat sanguinem.

Engraissé et rassasié par mon foie, abondamment nourri, il jette dans l’espace son cri épouvantable et il s’élève dans mon ciel, les plumes de sa queue dispersent mon sang.

 

Cum vero adesum inflatu renovatumst jecur, tum rursum taetros avida se ad pastus refert.

Lorsque mon foie enflé s’est régénéré, il se reporte alors vers son horrible « nourriture ».

 

Sic hanc custodem maesti cruciatus alo, quae me perenni vivum foedat miseria.

Ainsi je nourris ce gardien de tristes souffrances qui de mon vivant, toute l’année, me dévaste.

 

Namque, ut videtis, vinclis constrictus jovis arcere nequeo diram volucrem a pectore.

Ainsi comme vous le voyez, je ne peux pas défaire les liens par conséquent écarter de ma poitrine l’effrayant oiseau de Jupiter.

 

Sic me ipse viduus pestes excipio anxias amore mortis terminum anquirens mali, sed longe a leto numine aspellor jovis.

Ainsi « privé de moi-même », je subis le pénible fléau contagieux recherchant la limite de la mort mais avec désir je suis écarté par la volonté divine de Jupiter.

 

Atque haec vetusta saeclis glomerata horridis luctifica clades nostro infixa est corpori, e quo liquatae solis ardore excidunt guttae, quae saxa adsidue instillant Caucasi.

Et ce vieux fléau qui me cause de la peine accumulée par des générations horribles a été enfoncé dans mon corps et, laissant « couler » doucement des gouttelettes qui arrosent continuellement les rochers du Caucase, ma chair fond sous un soleil brûlant.

 

Manon Fournier et Kama-Laure Kaba, 2e latin 2007-2008